Isidore avait pris l’habitude, dont il se trouvait bien, de consacrer chaque jour quelques minutes à la spéculation pure : il plaçait des mots en carré et prenait part aux concours organisés par la grande presse.

Il accordait un peu plus de temps à l’exercice de sa sensibilité et aux cabrioles de son imagination ; il lisait en effet deux feuilletons. Pour ne pas s’embrouiller, il notait sur un petit carnet, le nom, l’âge, la position sociale et sentimentale des personnages ; et il y avait dans le nombre des anges purs et radieux, mais aussi de bien ténébreux voyous ! Certaines intrigues où les policiers jouaient un rôle, — ce n’étaient pas les moins passionnantes — exigeaient un effort plus grand. Isidore, parfois, se voyait obligé de joindre des croquis à ses notes. Tout cela ne se faisait pas en un clin d’œil. Mais quand Isidore avait bien compris, il était content ; souvent aussi, il était ému et il rêvait.

C’est à ce moment-là, que, le plus souvent, Séraphine filait, sans bruit. Cet incident se répétait, à présent, chaque matin. Elle était là, près d’Isidore ; il aurait pu la voir en levant les yeux ; il aurait pu la toucher en étendant la main… Et puis, tout à coup, frrt ! elle n’y était plus !… Disparue, envolée, évanouie… Il ne restait plus d’elle que son parfum. Où était-elle partie ? à droite ? à gauche ? vers la mer ? vers la ville ?… Monique, elle-même, n’avait là-dessus aucune idée.

A présent, Séraphine ne se donnait plus la peine d’indiquer par écrit une fausse piste. Elle s’en allait, voilà tout !… Le plus souvent, elle s’absentait ainsi pour la journée entière ; quelquefois pour deux ou trois heures seulement.

Quand elle revenait, c’étaient des histoires impayables. Elle était montée au ciel, oui, monsieur ! parfaitement ! en dirigeable, avec des militaires… Elle avait perdu sa bourse, assisté à un accouchement… Elle arrivait comme un coup de vent, hors d’haleine, les yeux fous, prête à défaillir :

— C’est un… c’est un nègre !… dans une ruelle… une ruelle déserte… C’est un nègre qui m’a attaquée !… je n’ai dû… mon salut… qu’à la fuite !… Tiens ! mets ta main sur mon cœur : il est prêt à éclater…

Isidore mettait sa main sur le cœur de Séraphine et tout allait à merveille.

Pour bien peu de temps, hélas !

Un observateur malveillant et superficiel eût pu supposer chez Séraphine le dessein secret, longuement mûri et bien arrêté, de pousser Isidore au suicide. Il n’en était rien cependant. Séraphine ne faisait que s’abandonner à son instinct ; elle écoutait simplement ses voix.