Malgré tout cela, Isidore ne la privait pas d’argent. Il ne la battait pas non plus : il avait, sur ce point, des principes solides.
D’ailleurs, il faut bien le dire, l’idée d’accueillir Séraphine par des gifles, quand elle revenait d’escapade, ne se présentait plus à son esprit. Il protestait assez fort parfois, risquait même de cinglants reproches, mais ce n’était que pour le principe. Dans le fond de son cœur, il y avait une joie sournoise, ténébreuse, compliquée. Chaque matin, il lisait ses feuilletons avec toute l’attention désirable et, de préférence, au jardin. Quand il était bien sûr de trouver la maison vide, il pliait son journal, allumait une pipe ; et roulez !…
Fiez-vous à ces gaillards d’apparence tranquille !
En se dandinant, Isidore s’en allait à la plage, jumelles en main, sans se gêner. Certes ! il ne parlait à personne ; il ne regardait personne avec une insistance déplacée ; il était bien trop honnête pour cela ! mais enfin, il faisait, à l’heure du bain, quelques petites constations qui ne laissaient pas de l’émouvoir et de le réconcilier avec la mer.
Séraphine, le plus souvent, déjeunait avec son amie ; cela coûtait beaucoup d’argent, mais Isidore n’y prenait point garde. Lui, déjeunait seul et faisait une courte sieste. A trois heures, exactement, il saluait Mme Poisramé, belle Auvergnate, et commandait de la bière pour commencer. On portait cette bière au jardin sous une tonnelle. Bientôt, M. Pioutre, arrivant des champs avec Messaline, poussait un petit portillon. M. Arrivé ne tardait guère et Poisramé se trouvait toujours là pour un coup. Alors, on commençait…
Pendant trois heures d’horloge, atout, ratatout, je passe ma fausse… et zut pour le reste ! Pas de discussions politiques ou religieuses, pas de prévisions météorologiques, pas de stratégie, pas d’économique, pas de coquillages, pas de chiens, pas de Séraphine… Rien ! Le bonheur !…
Isidore payait gentiment les consommations. Convention tacite. Si, par miracle, il gagnait une bouteille, on la lui repassait à l’écarté.
Après la partie chacun parlait à sa manière ; surtout des femmes ; des femmes des autres.
— Personnellement, disait Arrivé, j’aurais tort de me plaindre… Ma femme est douce et dort longtemps ; je vais aux coquillages le matin et le soir je suis libre… Mais je connais de vieilles palourdes !… Vous me voyez : j’ai le sang hollandais, bien tranquille… je crains Dieu et je suis honorable… Eh bien ! malgré cela, si j’avais chez moi une de ces vieilles méduses, je courrais tout de suite me noyer.
Il était seul à incliner ainsi aux solutions désespérées. Les trois autres, sans hésiter, préconisaient la force. Frappant sur la table, Poisramé résumait l’opinion de la majorité :