Pendant ce temps, le père Pioutre, son ami Arrivé et Poisramé l’aubergiste faisaient tranquillement une partie sous la tonnelle, chez la belle Auvergnate. Lorsque trois heures sonnèrent, ils virent avec effroi quelqu’un bondir par-dessus la clôture du jardin. C’était Isidore ! Enveloppé d’un rideau sanglant, le chef orné d’une couronne, dérisoire, il brandissait, au bout d’un tisonnier, le croupion du perroquet.
Il vint droit à la tonnelle et s’assit en face des joueurs. Puis il cria d’une voix de stentor :
— Je suis Alexandre, roi de trèfle… Ça vous étonne ?… Vieux zèbres, je vous déclare la guerre ! Tâchez voir un peu de vous garder à carreau ! sans quoi, logiquement, je vous enfonce l’as de pique jusqu’au cœur !
On eut toutes les peines du monde à le maîtriser. Mais, dès qu’on l’eut conduit à l’hospice, il devint un roi de trèfle très doux.
C’est à ce moment-là que les gens clairvoyants cessèrent de le plaindre.
COMMENT L’ESPRIT VINT A PHILÉMON
Il n’y avait pas de ménage plus tranquille.
Ils avaient tous les deux un peu plus de cinquante ans. Ils s’étaient mariés bien sagement vers la trentaine. Elle possédait une maison et des prés ; lui, des champs et une petite vigne. N’ayant eu ni enfants à élever, ni vieux à soigner, ni maladie, ni malchance, ni rien, ils avaient vécu tout doucettement ; un peu de travail et beaucoup d’économie leur avaient permis d’amasser quelques écus et même de prendre des papiers de l’État.
Au village de Niseré, leur endroit s’appelait la Commanderie. C’était une maison tournant le dos à la route et composée de deux pièces ; devant la maison, un parterre, un courtil et les bâtisses pour les bêtes.
Ils étaient les Bertaut de la Commanderie. La femme se nommait Héloïse, c’est-à-dire Loïse, comme vous pensez bien ; quant à l’homme, il s’appelait Philémon ; oui, Philémon !… Ce n’est pas ma faute assurément, ni la vôtre, mais enfin, il portait ce nom. Il le porte encore, du reste, et gaillardement.