Dominique eût souhaité voir Mariette se sauver ou, tout au moins, se fâcher. Elle n’en fit rien du tout. Mariette se prit à rire au contraire ; et quand Victor se fut assis sur le coin de son tablier, elle ne le repoussa point d’une tape sur l’occiput.
Alors Dominique s’en alla vers la maison ; il s’en alla à pied parce qu’il n’avait pas de bicyclette, et ce fut heureux, car il se serait peut-être bien encore cassé une jambe. Mais il se croyait fort à plaindre et répandait des larmes abondantes.
— Ainsi, gémissait-il, je m’en retourne vers la maison ! J’ai été chassé comme un gadousier, et Mariette s’est mise à rire en étendant le coin de son tablier !… Tout cela parce que je ne reviens pas de la guerre !… Que faire ? On ne veut pas de moi parmi les vrais soldats… Parce que j’ai eu la jambe cassée en plusieurs endroits, Mariette ne me passera jamais la main dans les cheveux ! Que faire, mon Dieu ! que faire ?… On ne veut pas me passer la jambe dans les cheveux parce que j’ai eu la main cassée en plusieurs endroits…
Il ne savait plus du tout ce qu’il disait.
Le lendemain, à la caserne, il pleurait encore en reprenant sa souquenille. A partir de ce moment, il cessa de manger à sa gamelle ; il ne buvait pas non plus, même quand il y avait un quart de vin. Enfin il se mit à travailler tant et si bien qu’on eût pu le croire aux pièces ! Jamais, depuis que le monde existe et qu’il y a des maçons et qu’il y a des soldats, jamais on n’avait vu chose pareille ! Chacun comprit que ce pauvre garçon perdait la tête, et qu’il était, par conséquent, beaucoup plus à plaindre qu’à blâmer.
Cela menaçait de très mal finir.
Juste à point, encore une fois, se produisit un événement qui permit à Dominique de sortir de ce mauvais pas. Mais c’est toute une histoire. Il faut cependant bien prendre le temps de la conter.
Il y avait à la caserne et dans les hôpitaux de la ville, pour recommander la teinture d’iode aux soldats et les obliger à se laver les pieds, de nombreux médecins. Ces médecins allaient à la chasse, à la pêche aux écrevisses, visitaient les curiosités du pays, et, le reste du temps, ils jouaient à la manille en buvant des liqueurs variées, chaudes durant l’hiver, fraîches durant l’été, mais toujours assez fortes. Quand on ne les embêtait pas, ils n’étaient pas méchants.
Au-dessus d’eux, il y avait un grand médecin, le père Plouck, qui les embêtait quelquefois. Le père Plouck était un gros vieux bonhomme, chef de tous les médecins de la contrée. Il voyageait dans une puissante automobile conduite par un chauffeur très beau, très impressionnant. Le père Plouck jouait à l’écarté avec ce chauffeur et il gagnait toujours. L’argent qu’il se procurait ainsi, au lieu de le rapporter à sa famille, il le gaspillait aussitôt, car ce n’était pas un vieillard aux manières très convenables. Il n’aimait que les liqueurs très fortes ; il en buvait énormément et tous les jours.
Quand le père Plouck arrivait à la caserne, il vous rassemblait tous les petits médecins et commençait par leur dire ce qu’il avait sur le cœur, vertement ; puis il leur posait des colles sur les maladies réglementaires ; et si l’un des médecins répondait, le père Plouck lui criait : « Silence ! »