Enfin il défaisait tout ce qui avait été fait depuis son dernier passage ; c’était bien simple !… Ainsi, il envoyait : 1o les malades à l’armée ; 2o les convalescents à l’hôpital ; 3o les tire-au-flanc aux bains de mer ; 4o tous les autres en prison ou chez les dingos. Il signait le procès-verbal et cela faisait le compte.

Un jour, il décida qu’il n’y aurait plus de boiteux : les médecins devaient faire exécuter l’ordre. Au bout d’une semaine, on ne vit, en effet, plus de boiteux ; après qu’une quinzaine d’entre eux eurent été expédiés en Serbie ou devant le conseil de guerre, les autres se le tinrent pour dit. Les médecins rendirent compte et s’en allèrent au café, bien contents.

Mais, un beau matin, le père Plouck arriva à la caserne alors qu’on ne l’attendait pas, son chauffeur ayant oublié d’envoyer une dépêche. Des boiteux gambillaient dans la cour ; dès qu’ils virent l’automobile, ils ramassèrent leurs béquilles et se sauvèrent ; quand le père Plouck descendit de sa voiture, tous les boiteux étaient rentrés dans leurs trous. Tous, excepté un ! excepté ce pauvre Dominique qui, solitaire, désespéré et inattentif à tout ce qui n’était pas son malheur, traversait la cour en poussant une brouette.

Le père Plouck vit cette brouette, cette souquenille, ce misérable qui boitait. Il en ressentit une si forte émotion qu’il faillit étouffer. Heureusement, le chauffeur fidèle tendit une gourde de rhum que le père Plouck vida d’un seul coup. Après quoi le bonhomme réunit les petits médecins, et chacun en tremble encore.

— Il y a un boiteux ! Rassemblement !… Il y a un boiteux ! J’en rendrai compte à la région !… Fermez ça ! Silence !… Je vous ferai fusiller ! C’est la guerre !… Vos bouches, là dedans, messieurs !… Tous aux arrêts ! Tous ! Allez me chercher le boiteux ! Au trot ! au trot !

Bien entendu, il parlait plus mal que ça, beaucoup plus mal ; en répétant seulement ce qu’il disait, on se ferait sévèrement juger.

Trois des petits médecins se précipitèrent au dehors et tombèrent sur Dominique qui pleurait en déchargeant sa brouette. Ils le poussèrent, le tirèrent, le portèrent, et, tout en courant, ils lui ôtaient sa souquenille, faisaient sauter ses bretelles. Ils l’amenèrent devant le père Plouck. Celui-ci, assis à un petit bureau, avait à présent les mains ouvertes et paisibles et la tête penchée en avant. On ne voyait pas ses yeux ; un souffle régulier sortait de ses lèvres. Il resta ainsi un bon moment. Quand il releva la tête, Dominique était nu devant lui. Il le considéra avec étonnement.

— Qu’est-ce qu’il veut, cet enfant de cochon ?

Un des petits médecins répondit :

— C’est le boiteux.