— Fermez ça !… C’est le boiteux ?… remarquable saligaud !

La tête du père Plouck pencha encore à droite, puis à gauche, pencha enfin en avant jusqu’à venir heurter le bureau.

— Le boiteux ?… Quel boiteux ?… Ça va bien ! Silence !

Tout d’un coup, le bruit d’un clairon se fit entendre au dehors. Le père Plouck sursauta ! Serrant les poings, il bondit vers Dominique. La force du rhum qu’il avait bu lui poussait les yeux hors de la tête.

— Ah ! c’est toi le boiteux !… Et tu crois que je vais t’envoyer aux bains de mer ?… Silence, là dedans !… Tu crois que je vais t’envoyer chez les dingos ? Attends voir un peu !… Je vais te faire fusiller… après, tu te foutras de moi si tu veux ! Hein ? T’as une jambe trop courte ? prie le bon Dieu pour qu’elle pousse ! Je vais t’envoyer voir les Boches ; ils te raccourciront l’autre patte pour te remettre d’équerre… Au fait ! non ! pas les Boches !… Tu iras voir les Turcs, les Bulgares, tous les autres sagouins ! Ils couperont tes oreilles de cochon pour les bouffer grillées. C’est toi le boiteux ? Eh bien je vais t’envoyer au tonnerre de Dieu, tout à la gauche de la jographie… Ton nom ? ton matricule ?… Veux-tu, très honorable monsieur, avoir l’obligeance de fermer ça ?… Et, d’abord, pourquoi te présentes-tu tout nu dans ma société ? En voilà des mœurs !… Veux-tu cacher ta saleté de bidoche et te mettre en tenue !… Qu’on le fourre en cellule !… Allez me chercher la garde ! La garde ! La garde !… Silence là-dedans ! Silence !…

On courut chercher la garde ; Dominique fut jeté en prison. Quelques jours plus tard, les petits médecins l’en tirèrent parce qu’ils avaient un compte à régler avec lui. Ils lui demandèrent son nom, son matricule ; le temps d’écrire deux ou trois mots et Dominique devint apte à suivre la meilleure infanterie ; il fut désigné pour le premier renfort à destination de l’Orient.

Il était sauvé encore une fois. Il ne remercia point les médecins, parce que l’usage ne l’exigeait pas et aussi parce qu’il se méfiait d’eux et craignait qu’ils ne revinssent sur leur décision ; mais son cœur débordait de gratitude. Les larmes coulaient de ses yeux ; c’étaient des larmes de joie. Certains de ses camarades s’en étonnèrent. Il leur dit :

— Vous ne connaissez pas l’amour !

Ils ricanèrent et se moquèrent de lui. Mais il reprit :

— Vous ne connaissez pas Mariette !