Alors, ils ne trouvèrent plus rien à dire.
Dominique abandonna avec empressement sa souquenille ; il reçut des armes dont il apprit le maniement avec de vrais soldats. Sa mauvaise jambe le faisait beaucoup souffrir, mais il se disait qu’il souffrait pour Mariette et trouvait son sort digne d’envie. Jamais il n’avait été si gai ni si bien portant. Sa gamelle lui semblait à présent trop petite ; quand il y avait du vin, il en redemandait ; et il ne voulait plus jamais faire la besogne des autres.
Il écrivait à Mariette pour l’assurer de sa fidélité éternelle, pour lui dire que, dût-il rencontrer cent mille demoiselles aussi belles que le jour, il n’en regarderait aucune. Il ne manquait point de lui faire observer qu’il allait faire la guerre dans les pays lointains et que les campagnes de Victor ne compteraient pas beaucoup auprès de la sienne.
« Tu n’as qu’à regarder dans la géographie, écrivait-il… Victor, que peut-il voir ? Les Prussiens, et c’est tout ! Il n’y a pas de quoi être si fier ! Moi, je verrai les Turcs, les Bulgares, les Hongrois et tous les autres sagouins… Ce sont de terribles sauvages qui ne songent qu’à couper les oreilles des Français pour les manger avec leur rata. Mais, qu’ils y viennent ! Je ne me laisserai pas faire, moi ! Sois tranquille, Mariette ! Dominique te rapportera ses deux oreilles !… »
Il prenait grand plaisir à parler de sa bravoure ; aussi ses lettres devenaient-elles de jour en jour plus longues et plus belles.
Sa joie eût été complète sans la certitude du départ.
Pour pouvoir conter à Mariette des histoires avantageuses, il était nécessaire d’apprendre à manier les armes avec les vrais soldats ; Dominique, peu à peu, en venait à penser que cela aurait pu également être suffisant. Au premier moment, lorsque les petits médecins avaient réglé leur compte avec lui, il avait versé des larmes de joie ; mais, à la réflexion, il ne voyait plus très bien l’agrément de ce voyage qu’il lui faudrait entreprendre. Au contraire, les dangers lui en apparaissaient avec une gênante vivacité. Passer la mer où il y avait des sous-marins et des requins, ce n’était pas déjà trop réjouissant ; or, il lui faudrait se battre, par surcroît, contre des indigènes très sauvages, très bien armés et qui ne badinaient pas. De vrais soldats, camarades de Dominique, faisaient là-dessus des contes qui donnaient froid dans le dos.
Dominique était vaillant pour l’amour de Mariette, mais le fond de son caractère demeurait fort pacifique. Il rêvait parfois que les chefs militaires le faisaient descendre en cours de route à cause de sa mauvaise jambe ; il s’arrêtait dans un petit village de France, à distance raisonnable, et là, bien caché, il travaillait pour la patrie, héroïquement, de son métier, ce qui convenait bien mieux à son tempérament que les aventures et les combats. Les autres, au retour, passaient le chercher ; il revenait avec eux couvert de gloire. Mariette lui sautait au cou, s’appuyait sur sa poitrine ; Victor lui parlait avec respect… Tels étaient les songes de Dominique. Il se gardait bien d’en demander la clé à ses chefs militaires, car il est des choses qu’il vaut mieux, en certains cas, garder pour soi.
Le jour du départ ne se fit point attendre. Dominique écrivit à Mariette une lettre plus belle encore que toutes les autres. Pendant qu’il était ainsi occupé, les vrais soldats qui devaient partir avec lui, buvaient un coup. Puis tous ces pauvres garçons s’en allèrent ensemble vers la gare. Ceux qui avaient bu frappaient le sol du pied comme de rudes lapins et chantaient de vigoureuses chansons. Dominique, excessivement chargé, suivait la colonne ; il chantait avec les autres, mais il serrait les fesses en marchant.
La locomotive siffla comme elle en avait l’habitude ; le train s’ébranla. Voilà ce pauvre Dominique parti…