Et maintenant, que va-t-il lui arriver ? Ce n’est pas bien difficile à deviner, ce qui va lui arriver !

Dominique — tout comme les autres pauvres garçons — va traverser des départements et des départements ; il va passer la mer, où il y a des sous-marins et des requins ; s’il échappe aux sous-marins et aux requins, il sera du moins fort malade. Puis il arrivera en un pays étranger et là, de deux choses l’une : ou bien il attrapera la fièvre pour le reste de ses jours, ou bien les ennemis lui flanqueront un mauvais coup, peut-être même le tueront raide. Jamais il ne reverra l’oncle Anselme, ni Victor, ni Mariette !… ou bien, s’il les revoit, il n’aura plus la force de leur faire des contes avantageux.

Dominique apercevait tous ces malheurs à l’horizon, car il était beaucoup moins sot qu’il n’en avait l’air. Mais il était né sous une étoile excellente qui le suivait dans tous ses déplacements. Et voici ce qui se passa.

Lorsque Dominique et ses camarades eurent traversé des départements et des départements, ils arrivèrent dans une ville au bord de la mer. Là, il fallut descendre du train avec les fusils, les gamelles et tout le fourniment. Dominique, n’ayant jamais beaucoup voyagé, n’étant pas d’ailleurs encore un vrai soldat, montrait de la timidité. Ses camarades abusèrent de la situation et le chargèrent avec excès, malgré sa mauvaise jambe.

Or, dans un escalier que la pluie avait rendu glissant, il se produisit une bousculade. Dominique étant chargé avec excès, sa mauvaise jambe fléchit et il roula jusqu’en bas. Ses camarades vinrent autour de lui en riant comme des imbéciles. Ils cessèrent bien de rire quand il leur fallut emporter Dominique sur une civière et tout son fourniment par-dessus encore.

Dominique avait une jambe cassée ; heureusement, c’était toujours la même. On le porta à l’hôpital, et des camarades s’embarquèrent sans lui pour passer la mer.

A l’hôpital, on remarqua tout de suite que la jambe de Dominique ne valait pas cher. Un médecin à grand couteau vint à passer. Ce médecin n’aimait pas beaucoup les réparations ; il préférait faire le neuf. Sans hésiter, il tira son grand couteau ; puis, saisissant la jambe de Dominique, il en coupa un bon morceau.

Pendant ce temps, le bateau qui transportait les camarades de Dominique, était défoncé par un sous-marin. Beaucoup de pauvres garçons se noyèrent ou furent mangés vivants par les requins et les poissons de toute sorte. Ceux qui, par miracle, échappèrent, furent saisis par les fièvres où brutalisés par les ennemis.

Dominique, lui, guérissait assez vite. Il était soigné par des dames très bonnes. Quelques-unes de ces dames, moins jeunes et moins jolies, certes, que Mariette, ne semblaient pourtant pas moins malignes. Elles venaient autour du lit de Dominique et lui faisaient raconter son histoire ; puis elles riaient. Quand elles remontaient son oreiller, elles lui passaient parfois la main dans les cheveux ; alors, il frémissait. Mais, fidèle à son serment, il ne levait les yeux vers aucune d’entre elles. Il faisait seulement son profit de leurs conseils et prenait tous les cadeaux qu’elles voulaient bien lui apporter.

Grâce à ces dames, on lui donna, au lieu d’un pilon de bois vert à bon marché, une belle jambe vernie faite sur mesure, avec un pied articulé. Bientôt, il se tint sur cette jambe aussi droit qu’un fil à plomb. Alors, il demanda à partir ; ces dames essayèrent de le garder auprès d’elles, mais ce fut en vain. Il ne voulait plus rien, que voir Mariette. On le renvoya donc chez lui pour toujours en lui promettant une bonne rente.