Dominique arriva au pays un lundi ; il comptait bien trouver l’oncle Anselme au repos après les fatigues de la veille. Mais l’oncle Anselme n’était pas à la maison ; il travaillait déjà à son chantier avec deux vieux compagnons. Dominique avança jusqu’à ce chantier ; il frappait le sol de son bâton et faisait sonner son pied articulé.

L’oncle Anselme l’attira sur sa poitrine et l’embrassa, car il était content de revoir ce bon ouvrier, qui, depuis si longtemps, manquait au chantier. Dominique dit :

— J’ai perdu ma mauvaise jambe à la guerre, mais on m’a promis une bonne rente qui me permettra de vivre. Ce n’est pas ce qui m’empêchera de surveiller le chantier pendant que vous travaillerez avec les vieux compagnons.

L’oncle Anselme fit une vilaine grimace et changea sa chique de côté. Dominique commença de conter des histoires, mais l’oncle Anselme ne l’écoutait plus ; il roulait de gros yeux noirs et crachait à droite et à gauche, sans rien dire.

Alors Dominique s’en alla trouver Mariette. Mettant son bâton sous son aisselle, il s’avança pour l’embrasser. Mariette se laissa embrasser un bon coup, parce qu’il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas rencontré de jeune garçon. Dominique fit sonner son pied articulé.

— Mariette, dit-il, j’ai laissé ma mauvaise jambe chez les ennemis, mais je te reviens avec mes deux oreilles et une bonne rente.

Mariette répondit :

— Je ne sais pas si tu reviens avec tout cela… mais, ta mauvaise jambe, tu l’as laissée dans une ville au bord de la mer… tout simplement parce que tu avais roulé jusqu’en bas d’un escalier comme un paquet de linge sale.

Dominique n’eut plus envie de raconter les histoires avantageuses qu’il avait préparées depuis longtemps. Pourtant, il ne put se tenir de faire le portrait des dames qui l’avaient soigné.

— Elles étaient belles comme le jour ; elles avaient les mains blanches et sentaient bon… Souvent, elles venaient s’asseoir près de mon lit pour me poser toutes sortes de questions… Mais jamais je n’ai levé les yeux sur aucune d’entre elles…