Il faisait beau, il faisait doux ; Loïse était loin. Il n’y avait d’ailleurs personne en vue ; Philémon était seul avec une petite bête docile qui le regardait de ses beaux yeux calmes. Après la vie endiablée des jours précédents, le bonhomme savourait la joie de respirer librement comme il eût savouré un bol de lait après un long jeûne.

Il tira la carte de sa poche ; il ne l’avait pas vue en somme… Il la prit d’une main, puis de l’autre, la rapprocha, l’éloigna. Eh bien ! à la considérer tranquillement, loin du danger, elle ne lui produisait pas du tout mauvaise impression ; et il pensa tout haut, comme il lui arrivait souvent dans le silence des champs :

— Fi de nom ! Elle a de la qualité !… Elle est de première !

Songeant que Loïse le disait laid, tortu et grelotteux, il ne put s’empêcher de rire. Elle pouvait bien parler, vraiment, et prendre ses airs, quand il y avait, sur la terre, des femmes comme celle dont il tenait l’image !

« Mon Philémon chéri… Je t’embrasse… Henriette. » Cela, par exemple, c’était un peu fort… C’était une de ces choses obscures sur lesquelles l’esprit bute et chavire… Philémon ne s’y arrêta pas longtemps.

Henriette, Marie-Jeanne ou Léontine, à coup sûr ce n’était pas Loïse ! Non ! Ce portrait était celui d’une belle femme, bien coiffée à la mode et dont la peau semblait frottée de fine fleur de farine ; et cherchez-en à Niseré, des femmes pareilles !

Le bonhomme s’attarda en songerie.

Il était près de midi quand il arriva chez Carassou. Le boucher le pria à déjeuner et, comme il voulait l’entreprendre pour une vache, il n’épargna rien : rôti, côtelettes, vin blanc, vin rouge… et à la vôtre, Philémon !… et encore un petit coup, Philémon ! A la fin du repas, le bonhomme avait vendu sa vache.

Le cigare au bec, l’œil brillant, il s’échauffait à des discours avantageux, évoquait sa jeunesse, disait la hardiesse des gars de son temps et la rouerie des filles. A la femme de Carassou, il commença un compliment sur les dames bourgeoises, mais il ne put en venir à bout et tourna court.

Le boucher était un modèle à table ; ailleurs, non ! il emmena le bonhomme par la ville et le conduisit tout droit dans un sale petit café.