Il faut le dire, d’ailleurs, elle fut longue à s’avouer sa défaite à elle-même. Elle mena la lutte de façon tenace, ardente et non point maladroite. Elle flatta et elle menaça, elle fut douce et elle fut hargneuse. Elle délaissa sa maison et suivit le bonhomme aux champs afin de le retenir au moins les jours ouvriers. Il trouvait moyen de lui échapper quand même. Un jour, comme ils étaient tous les deux à faner, il disparut pendant qu’elle faisait une courte sieste. Toute la soirée elle l’attendit en vain et le soir, chez elle, elle constata que l’armoire avait été ouverte. Cent écus manquaient.

Philémon rentra le lendemain, abominablement gris. Loïse l’attendait, en toilette, avec sa coiffe de cérémonie. Sur la table, à côté d’elle, il y avait un gros paquet de linge soigneusement épinglé et un panier couvert dans lequel elle avait vidé le tiroir aux écus ; il y avait aussi un bâton.

Loïse se leva à l’approche du bonhomme, saisit le bâton et le lui brisa sur les reins. Après quoi, elle prit le paquet sous son bras droit, passa le panier à son bras gauche et elle s’en alla.

Elle s’en alla chez sa sœur qui habitait au village de Quérelles, à une lieue de Niseré. Elle n’y resta pas longtemps. Quand on vint lui dire que Philémon vendait un champ et qu’il avait mis une servante en sa maison, un petit souillon, venu on ne sait d’où, qui laissait entrer les poules dans la chambre réservée, elle ne put y tenir. Elle revint à la Commanderie, chassa la servante et reprit le gouvernement.

A ce moment, par un hasard de Dieu, Philémon se fit gentiment rosser à la ville par quatre jeunes vauriens. Il rentra chez lui endolori et repentant. Loïse le soigna ; tant qu’il eut des bosses il se tint benoîtement devant elle, filant doux et travaillant en premier valet.

Elle pensa qu’elle l’avait en main. Pour l’éprouver, elle lui jeta son tabac au feu ; il ne dit rien. Elle lui remit mille francs et lui fit commander d’acheter une vache chez un voisin. Il acheta la vache neuf cents francs et rapporta les dix pistoles.

La joie de Loïse fut telle qu’elle acheta de l’encaustique et passa une belle journée à fourbir tous ses meubles.

Cette trêve dura deux semaines, exactement. Le quinzième jour, Philémon, qui revenait du travail, eut l’idée de faire un petit détour pour jeter un coup d’œil à sa luzerne dans un clos écarté. Arrivé devant son champ, il eut la surprise de voir six moutons étiques qui s’ébattaient dans la seconde coupe.

Il commença par jurer un grand coup et puis son nez remua… Ayant pris le vent, le bonhomme fila vers une haie d’épines derrière laquelle il venait d’apercevoir un parapluie ouvert.

La bergère était là. C’était une grosse fille, d’esprit un peu bas et dont la réputation n’était pas très belle. Elle vivait surtout d’aumônes et de maraude et couchait, à mi-chemin de Quérelles, dans une masure abandonnée.