— Eh ! qui te retient, mon cher Dominique, de m’offrir tous les cadeaux qu’il te plaira ?… Parce que je me marie, ce n’est pas une raison pour cacher tes bons sentiments.
Mariette passa à son doigt la bague qui se trouva bien de dimension ; puis elle embrassa Dominique et s’en alla, en riant comme seule elle savait rire.
Dominique revint chez l’oncle Anselme et vécut des jours bien tristes. Il n’avait plus aucun goût pour le travail. Volontiers, il serait resté à la maison à se lamenter, en attendant qu’on lui payât sa rente. Mais l’oncle Anselme ne l’entendait pas ainsi.
— Je t’ai fait apprendre le métier de tailleur de pierre et le métier de maçon, disait-il ; c’est pour que tu sois mon bâton de vieillesse, et que tu gagnes de l’argent pour Victor et pour moi… Ingrat ! si tu ne veux pas être mon bâton de vieillesse, tu n’as qu’à t’en retourner avec tes poupées d’hôpital !
Dominique pleurait.
— Je ne veux pas m’en aller ! Je serai votre bâton de vieillesse et je gagnerai aussi de l’argent pour Victor. Emmenez-moi avec vous : je saurai bien tirer les plans, viser au fil à plomb et surveiller le chantier, pendant que vous travaillerez avec les vieux compagnons.
— Non ! dit l’oncle Anselme ; c’est toi qui travailleras et c’est moi qui surveillerai, parce que j’ai, dans la main, des poils qui me gênent plus qu’on ne croit.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Dominique, car je vous aime tendrement, comme c’est mon devoir, vous et ce sacripant de Victor.
Dominique se remit donc à tailler la pierre, et quand il avait fini de tailler la pierre, il la couvrait de mortier ; après avoir posé la tuile, il recommençait à creuser les fondations, et ainsi de suite, sans repos ni trêve. Il faisait tout ce qu’il pouvait et même bien davantage, mais sa jambe lui causait de graves difficultés. Mal surveillés, les vieux compagnons prenaient du bon temps. Le travail n’allait pas vite ; aussi Dominique ne gagnait pas énormément d’argent pour l’oncle Anselme et pour Victor. L’oncle jurait et parlait de renvoyer Dominique à ses poupées d’hôpital. Le pauvre Dominique, alors, redoublait d’effort, travaillait, bien avant les vieux compagnons et longtemps après eux. La nuit, au lieu de dormir, il se lamentait sur ce qu’il croyait être une grande infortune.
— Ils sont là, à me répéter que j’ai toutes les chances !… Certes, j’ai conservé ma vie et ma vertu, mais je ne m’en vois pas beaucoup plus avancé. Un de ces jours, moi qui connais deux métiers et qui trace l’anse de panier, l’oncle Anselme va me mettre à la porte comme un simple goujat. Pendant ce temps, Mariette fera les quatre cents coups avec ce sacripant de Victor !… J’ai conservé ma vertu, mais j’en ai le sang tout échauffé ; j’ai sauvé ma vie, mais la vie me pèse !… Que n’ai-je suivi mes camarades, vrais soldats ! Que n’ai-je été, comme eux, mangé par les requins et les poissons de toute sorte !