Il disait ces folies et n’était pas loin de les penser. On ne peut pas savoir ce qui serait arrivé si la Providence n’avait jugé bon d’intervenir.
Un lundi matin, l’oncle Anselme qui souffrait beaucoup des cheveux, avait entrepris de brosser mon Dominique encore plus durement qu’à l’habitude. Mais Dominique ayant touché le fond du désespoir, se moquait de tout ce bruit ; il ne répondait pas et l’oncle Anselme était d’autant plus furieux.
— Va-t’en ! criait-il ; va-t’en, propre à rien ! avec ton pied articulé !… va-t’en rejoindre tes poupées d’hôpital !
C’est à ce moment que le facteur apporta une terrible nouvelle ; Victor venait d’être tué par les ennemis !
L’oncle Anselme et Dominique furent un moment semblables à deux fous ; ils roulaient des yeux égarés et regardaient autour d’eux sans rien voir. Puis ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se serrèrent à s’étouffer. Ils mêlaient leurs larmes, poussaient des cris déchirants ; quant aux paroles entrecoupées qu’ils prononçaient, elles ne valent pas la peine d’être rapportées.
L’oncle Anselme retrouva le premier son bon sens.
— Je ne veux plus que tu t’en ailles, mon cher Dominique, dit-il, je n’ai plus que toi, et il faut absolument que tu sois mon bâton de vieillesse. Tu continueras à travailler et à surveiller le chantier ; ce que tu gagneras sera pour moi seul, hélas ! Quand je mourrai, tu auras la maison, le jardin et tout le tremblement. Ça te fait une belle situation ! Ainsi, tu pourras te marier dès que tu le voudras, malgré ta jambe de bois et ton air tranquille.
— Je vous remercie de tout mon cœur ! répondit Dominique. Je me marierai avec Mariette, la lingère, parce qu’elle accepte mes cadeaux et qu’elle a de bons sentiments.
— Comme tu voudras ! dit l’oncle. Moi, je m’en moque ! Je donne mon consentement.
Dominique resta donc à travailler chez l’oncle Anselme qui ne fit plus jamais rien. Comme Dominique était un ouvrier consciencieux, comme, d’autre part, Victor ne réclamait plus d’argent, les affaires devinrent prospères. L’oncle donna tout de suite une bonne partie de sa fortune à Dominique ; pour le reste, il fit un testament en sa faveur.