La mère de Claude, Dieu merci pour elle, n’avait point d’idées profondes. Mais, quand une chose lui était une fois entrée dans la tête, cette chose tenait et tenait bien. Elle avait cru avoir un fils ; quelques minutes plus tard, on lui avait remplacé ce fils par une fille… Toute sa vie, cette désillusion devait lui assombrir la vue.
Elle ne pardonna jamais au vieux docteur l’incroyable légèreté de sa conduite. Elle ne pardonna pas davantage au mari dévoué et aux autres personnes du cercle de famille de l’avoir laissée un moment dans l’erreur. Seul, l’homme au triste front trouva grâce à ses yeux ; elle le combla secrètement de ses bienfaits. Et le pauvre garçon connut des jours terribles. (La belle histoire, si l’on avait la permission de la raconter !)
La mère de Claude aimait sa fille, certes ! mais elle ne lui laissait nullement ignorer qu’elle ne faisait pas tout à fait son bonheur. Pour se donner le change à elle-même, elle habilla Claude, le plus longtemps qu’elle put, non point en garçon, — ses principes le lui défendaient formellement, — mais de manière pourtant à créer l’équivoque.
Quand un nigaud lui disait :
— C’est votre fils, ce petit Claude ? Quel rude lapin vous avez là, madame !
Bien loin de protester, elle arborait le sourire, facilement reconnaissable de l’orgueil maternel.
On devine quels pouvaient être les effets d’une pareille éducation sur l’âme, toute molle encore, d’une innocente enfant.
Claude, dès l’âge le plus tendre, conçut une aversion profonde pour tout ce qui touchait au beau sexe. Au contraire, elle éprouvait une curiosité insatiable à l’endroit de bien des choses dont elle se fût méfiée, si elle avait été élevée convenablement.
Elle ne jouait qu’avec des garçons, braillant comme eux, courant, chevauchant, jurant, sacrant, s’efforçant toujours d’imiter ses compagnons, même dans leurs paroles ou leurs gestes les plus malhonnêtes.
Mais quand elle fut un peu plus grande, elle ne manqua point de remarquer, toute sotte qu’elle était, que, parfois, elle ne pouvait pas faire absolument ce que faisaient les garçons.