Elle conçut l’idée d’une différence et voulut savoir en quoi consistait précisément cette différence. Avec la naïveté intrépide de son âge, elle alla aux renseignements sans barguigner. Ce qu’elle vit l’humilia cruellement. Elle comprit que sa mère n’était pas si folle qu’elle en avait l’air. En outre, elle jugea qu’elle-même se trouvait dans une situation inférieure ; et non seulement dans une situation inférieure, mais dans une situation fausse et même angoissante. Ne l’appelait-on pas, en effet « garçon manqué » ? Or, il y avait — elle n’en doutait plus maintenant — des garçons, il y avait également des filles, mais des garçons manqués, ça ne devait pas exister ! Elle acquit, à ce sujet, une conviction sincère et inébranlable.
De là à vouloir corriger l’erreur du destin, il n’y avait qu’un pas. Claude le franchit sans remords ; d’autant plus vite qu’elle aimait beaucoup sa mère et tenait à lui faire plaisir.
Elle décida donc qu’elle serait un garçon, dût-elle, pour cela, employer des moyens illégaux.
Elle commença par où elle devait commencer : elle s’adressa au bon Dieu. Tous les soirs, dans ses prières, elle exposait ses revendications, simplement mais clairement. Elle ne demandait pas l’impossible, n’exigeait ni la sagesse ni le bonheur. Signalant son imperfection, elle requérait le ciel d’y remédier : un point c’était tout. Pour le reste, elle se débrouillerait.
Sa demande fut rejetée.
Sans se décourager, elle se tourna alors vers le bonhomme Noël, avec qui elle avait toujours été dans les meilleurs termes.
Par malheur, le bonhomme était devenu sourd comme un pot et il ne voulait pas en convenir, absolument pas. Quand on s’adressait à lui, il prenait un petit air malin pour faire croire qu’il avait compris, alors qu’il n’avait même pas entendu une syllabe. Ensuite, il faisait pour le mieux. Au petit bonheur !… Roulez !…
Il arriva ce qui ne pouvait manquer d’arriver.
Claude, un beau matin, se réveilla toute joyeuse, car elle avait rêvé qu’elle obtenait satisfaction. Elle courut à la cheminée, secoua l’un après l’autre ses petits souliers. Qu’y trouva-t-elle ? Deux poupées !… et qui étaient filles, par-dessus le marché !…
Elle ne douta pas un instant que le bonhomme Noël eût voulu rire à ses dépens, et elle se promit de lui garder un chien de sa chienne. Il n’est pas certain, à l’heure tardive où nous racontons cette histoire, qu’elle lui ait encore pardonné.