Mais il se rendit de lui-même à l’école et il ne s’en vanta point.
Fut-ce un lundi ? Fut-ce un mardi ? Pour en décider, il faudrait un certain toupet. Car, à la vérité, nul n’en sut jamais rien. Un seul fait est hors de conteste : le maître d’école découvrit Placide dans sa classe, derrière un paravent, un mardi, dans la soirée. Mais ce n’était probablement pas la première fois qu’il venait là. Interrogé aussitôt, il répondit en Normand, fit de nombreux chut !… chut !… qui mirent tout le monde en joie, mais renseignèrent plutôt mal.
On peut risquer cette hypothèse : Placide écoutant à la porte de l’école et entendant des choses nouvelles, qu’en sa candeur d’enfant il supposait être de précieux secrets, entra en un moment de presse et se glissa derrière le paravent. Il dut recommencer plusieurs fois cette manœuvre avant de se faire pincer.
A l’école, ses facultés se développèrent. Non pas qu’il fût ce qu’on appelle un brillant élève ; il s’absentait souvent pour des raisons insoupçonnées et, même présent, il ne s’intéressait pas toujours aux choses dites sérieuses. Lorsqu’il était interrogé, il faisait preuve d’une discrétion parfaite, peu goûtée à l’ordinaire. Sévère, mais injuste, le maître mettait Placide en retenue. Placide, évidemment, s’esquivait.
Il ne devenait donc pas savant au sens ordinaire de ce mot. Mais en revanche, que d’observations profitables ! Que de secrets surpris !
Il sut bientôt toutes les petites histoires curieuses qui ne couraient pas sur ses camarades et sur leurs parents. Le maître lui-même n’était pas un saint ; Placide en fit la découverte et il montra le bout de son nez juste à la seconde qu’il fallait. A partir de cet heureux moment, il eut, à l’école, des droits que les autres n’avaient pas. En un mot, on lui laissa la paix.
Vers cette époque, on commença de remarquer combien son allure était singulière. Il poussait très vite, mais seulement en hauteur, et son corps semblait d’autant plus vague et inconsistant qu’il s’élevait en zigzag. Ses genoux et sa tête allaient en effet de l’avant, précédant de beaucoup ses talons et son dos qui maintenaient l’équilibre. Il avait de longs bras maigres qu’il manœuvrait comme des balanciers et ses mains aux doigts écartés semblaient toujours prendre appui sur l’air, tels des moignons déplumés. Tout cela, d’ailleurs, en parfait état, constamment prêt à fonctionner.
Il était d’apparence molle, grise, fuyante. Qu’il fût au jeu avec ses camarades, ou qu’il fût en expédition pour des raisons personnelles, il progressait avec rapidité sans faire plus de bruit que s’il eût nagé dans de l’huile.
En cérémonie, sous les yeux de tous, il lui arrivait de se redresser un peu ; jamais, cependant, il ne marchait autrement que sur la pointe extrême des pieds.
A une époque qu’il serait difficile de préciser, Placide cessa peu à peu de fréquenter l’école. Il quitta son maître le plus discrètement du monde, ne fit point, de son départ, une affaire.