En principe, l’événement dut coïncider avec le commencement de certain apprentissage sur la nature duquel les renseignements font défaut. De quel métier s’agissait-il ? On se perd en conjectures. Plusieurs maîtres ouvriers, — un charron, un vitrier, un tourneur, — réunis un jour autour d’une table de café, ont déclaré spontanément qu’ils croyaient bien avoir vu Placide dans leur atelier et qu’ils devaient, par conséquent, lui avoir donné des leçons dont il se souviendrait jusqu’à la mort. Mais c’était après boire que ces messieurs faisaient de telles déclarations ; interrogés à froid et mis au pied du mur, ils se montrèrent beaucoup moins affirmatifs.
Il est permis de penser que Placide, à ce moment-là, étendit considérablement le champ de ses investigations. S’il ne se mêla point, à proprement parler, à la foule honnête mais obscure des travailleurs, il dut, en revanche, entretenir des relations professionnelles avec des personnes dont la vie n’était pas exempte de singularités et de fantaisie.
Certaines de ces personnes, pleines de bonne volonté et d’ardeur, mais peu douées ou poursuivies par la malchance, furent quelque peu tracassées. La malignité publique les accusa d’ignorer les lois dans ce qu’elles ont de plus simple ; et des juges qui, sans doute, n’avaient rien de mieux à faire, s’occupèrent de ce qui ne les regardait pas.
Rien n’autorise à croire que Placide ait été pour quelque chose dans les malheurs soudains qui frappèrent ces personnes infortunées. Bien au contraire, il semble prouvé, à présent, que, peu confiant dans la discrétion des inculpés, il passa lui-même par des transes peu favorables à la santé, surtout à un âge aussi tendre.
Il ne s’en vanta d’ailleurs point et ce n’est pas par lui qu’on le sait, ou du moins qu’on le suppose.
La guerre vint là-dessus et tout fut oublié.
Placide recommença de plus belle à marcher sur la pointe des pieds.
Il se trouvait hors de l’enfance et déjà en pleine possession de ses facultés. Ce fut sa grande époque.
Le monde, dans son ensemble, était à peu près complètement fou. Beaucoup de gens, parmi ceux qui ne combattaient pas, jacassaient à tort et à travers sans prêter attention à rien. On avait beau leur dire : Taisez-vous ! Méfiez-vous ! c’était comme si l’on eût chanté.
Pour un garçon observateur, il y avait beaucoup à faire.