La préoccupation d’un apprentissage manuel abandonna donc Placide, si tant est, du moins, qu’elle ait jamais hanté son esprit.

Il conserva son pied-à-terre chez sa nourrice, mais il voyagea beaucoup. Ses absences devinrent, à mesure qu’il prit de l’âge, plus longues et plus mystérieuses.

Il revenait toujours à l’improviste. Pour donner un exemple : un soir, sa nourrice qui ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours, le croyait, cette fois, perdu pour tout de bon ; aussi songeait-elle à prendre le deuil. A l’heure du souper, elle ne put toucher à rien, car le chagrin lui coupait l’appétit ; accroupie devant son feu, elle se mit à pleurer. Quand elle se releva, elle vit Placide assis à table : les mains jointes, il faisait sa prière avant de manger !

Souvent, au matin, alors qu’elle croyait être seule dans la maison, elle entendait Placide ronfler honnêtement dans sa chambrette : il était revenu pendant la nuit… Comment ? Par où ?…

La nourrice, qui était bonne mais bête et qui l’aimait beaucoup, l’accueillait toujours avec une grande joie. Recevant moins de visites parce qu’elle vieillissait, elle devenait de plus en plus curieuse et bavarde. Aussi, éprouvait-elle le besoin de poser à Placide des questions et des questions. Il écoutait tout ça, d’abord, d’un air tranquille, puis il faisait chut !… Et, si elle insistait, il lui jetait un drôle de regard. Parfois même il se levait brusquement : alors, c’était réglé en un tournemain…

Que faisait-il donc pendant ses absences singulières ? Travaillait-il pour le bien de la société ? Il est permis d’en douter.

Il y eut des gens pour l’accuser — un peu au hasard, il faut le reconnaître — de différentes actions que la morale usuelle réprouve.

On ne le vit jamais manier d’armes à feu et jamais, non plus, il ne sonna de la trompe. Pourtant, ses allures, son caractère et le peu que l’on connaissait de son passé, autorisèrent à croire qu’il prenait à la chasse un plaisir très vif. Cela doit s’entendre de la chasse clandestine, à toute heure, dans les réserves les plus giboyeuses des terres seigneuriales. Le gibier, habitué aux manières rudes des chasseurs de métier, ne pouvait résister aux sollicitations de Placide qui bousculait toutes les règles du jeu.

Il est probable que Placide, chasseur, trouva de l’aide près de certains lascars discrets, d’origine douteuse et, osons le dire, peu considérés.

Mais l’union fait la force et cela peut mener loin. Par le fait des lascars discrets, Placide dut immanquablement se voir entraîné en des entreprises plus considérables et très variées. Ses affaires prirent de l’extension. D’où la nécessité de voyages rapides.