Il eût été bien contraire à la nature de Placide d’accomplir de tels voyages ostensiblement, la crête au vent comme un vaniteux. Déjà, au temps où il était écolier, il avait coutume de se hisser, à l’insu du conducteur, sur le marchepied arrière des voitures bâchées. Il est probable qu’il découvrit et employa quelques procédés du même genre pour se faire transporter d’un point à un autre, par voie terrestre ou fluviale.
Il aurait déclaré, dit-on, que jamais, durant cette longue guerre, il n’avait versé un seul centime — un seul ! — à l’Administration des chemins de fer. Mais, pour tirer de là cette conclusion qu’il ne monta jamais dans un train, il faut un esprit léger, léger. On objectera que l’Administration des chemins de fer paye des agents très malins pour qui toute canaillerie est chose familière et qui ne s’en laissent pas facilement conter. Mais, ne l’oublions pas, les tours que pratiquait Placide n’étaient pas des tours ordinaires ; il avait sa manière, à lui, inimitable. On peut donc parier, hardiment, qu’il emprunta bien des fois, pour ses affaires, trains de marchandises et trains de voyageurs. Voici un fait entre cent : des témoignages indiscutables ont permis d’établir que Placide, certain jour, rôdait, aux premières heures de la matinée, au marché de telle ville — disons la ville A… — Néanmoins, le même jour, avant midi, sa présence était bel et bien signalée sur le champ de foire de la ville B…, réunie à la ville A… par une voie ferrée d’une centaine de kilomètres !…
Que faisait-il, ce galopin, à courir ainsi les foires, marchés et autres lieux de rassemblement ?
On a dit qu’il avait la bosse du commerce ; et même une bosse spéciale, car il aurait aimé, par-dessus tout, vendre des objets trouvés.
Mais, pareille tendance n’apparaît nullement caractéristique, quand on y songe bien. S’il n’y avait qu’à vendre très cher, à des niais, ce qui a peu coûté ou ce qui n’a rien coûté du tout, chacun de nous, ici-bas, aurait bien du plaisir à être commerçant !
En vérité, il ne semble point que Placide ait été si bon commerçant que cela. Son tempérament ne le portait nullement de ce côté.
D’aucuns prétendent qu’il vendit des montres, des colliers, des bagues, à des prix défiant toute concurrence. Mais ce sont là des assertions controuvées. Des témoins dont la bonne foi ne saurait, en l’espèce, être suspectée, assurent qu’il n’eut point de magasin digne de ce nom, que son fonds, au surplus, ne comprit jamais que des objets sans grande valeur, tels que lacets, épingles, crayons, pochettes-surprises. Et encore serait-on bien en peine de prouver qu’il réalisa là-dessus le moindre bénéfice. Dédaignant toute publicité, il vendait peu ; et ce peu à des prix modérés. Mauvaise méthode !
Il était si piètre négociant qu’il lui arriva, s’il faut en croire certains racontars, de livrer sa marchandise et de disparaître sans être payé, dans le temps que le client fouillait dans sa bourse !…
Ce n’est pas avec de pareils procédés qu’on arrive à la fortune, ni même qu’on élève dans l’aisance une nombreuse famille.
Or, Placide n’avait pas de famille à élever, c’est entendu, mais il avait sa bonne nourrice qu’il ne laissait pas manquer de grand’chose. En outre, il cachait, affirme-t-on, au creux de quelque mur, un trésor, difficile à évaluer, mais sans doute important — pour lequel, soit dit en passant, il ne paya jamais un sou d’impôt.