Si l’on ignore à peu près tout des voies et moyens, le résultat, par contre, est hors de doute : Placide épousa la jeune Hélène, mit la main sur le trésor du marchand et gagna ainsi la première place parmi ses compatriotes ébahis.

Ce fut l’apogée de sa gloire, sinon de son bonheur.

Des gens qui, jadis, s’étaient imprudemment moqués de son allure ou qui, même, l’avaient accusé de différents méfaits, se pressaient maintenant à sa porte, car il leur promettait de faire fructifier leurs richesses et eux, bêtement, le croyaient.

Placide, au fond, eût été bien en peine de diriger lui-même son entreprise. Il n’en comprenait que le principe ; le reste ne l’intéressait pas. Mais il avait des commis de premier choix, affligés, au surplus, d’une belle âme, et l’affaire allait toute seule.

Une jolie femme, une entreprise prospère, des serviteurs dévoués, un trésor faisant boule de neige, il y avait là de sérieux éléments de bonheur. Beaucoup de très honnêtes citoyens sont obligés de se contenter à moins.

Il semble bien, qu’au premier moment, Placide pensa pouvoir se tenir à hauteur de la situation. On le vit, Hélène à son côté, donner des bals et des festins. Comme il faisait bonne chère, l’angle de ses genoux s’adoucissait ; il prenait de la couleur et de la fierté. La tête haute et droite, il marchait les jarrets tendus, faisant sonner ses talons comme un cavalier stupide. Enfin, il riait aux éclats et parlait à tort et à travers, même devant des étrangers dont il ignorait les secrets.

Un observateur superficiel eût juré, à ce moment-là, que tout marchait fort bien.

Mais, bientôt, le moins rusé put remarquer que la tête de Placide retombait parfois bien tristement sur sa poitrine. Chaque jour, ses yeux s’emplissaient un peu plus d’inquiétude et de désolation.

On fit, un peu à la légère, porter à l’épouse la responsabilité de ce déplorable changement. La jeune Hélène, en effet, naguère miracle de douceur, d’innocence et de vertu, s’était mise rapidement au train. Elle rattrapait le temps perdu et, selon toute vraisemblance, pour peu que Dieu la laissât vivre, elle saurait bien arriver au même total que les autres.

Sans doute, Placide pouvait trouver là matière à réflexion. Cependant il n’est pas défendu de croire qu’il éprouvait d’autres malaises plus sérieux.