Placide avait chassé le naturel et le naturel revenait sur la pointe des pieds, lentement, mais sûrement…

En cérémonie, le malheureux ressentait, au bout de quelques minutes à peine, des fourmillements dans les orteils et le long de la colonne vertébrale ; mais sa dignité l’obligeait néanmoins à se tenir droit, parfois pendant des heures.

Il lui fallait, comme tout le monde, regarder en face les nouveaux amis qu’on lui amenait chaque jour. Or, ce n’est pas, quoi qu’on en dise, en regardant les gens en face, qu’on arrive à découvrir leurs secrets. Placide supposait bien que ces étrangers avaient sur la conscience des canailleries nombreuses et variées, mais il ne savait pas lesquelles. C’est lorsqu’il songeait à ces choses que sa tête retombait tristement sur sa poitrine.

Il jalousait les petits souillons de la cuisine qui, ayant licence d’écouter aux portes, devaient en apprendre de toutes les couleurs sur les grandes personnes. Souvent, au milieu des fêtes, il se surprenait à faire : chut !… chut !… et à se mettre involontairement aux aguets. A ces moments-là, il eût donné une partie de ses trésors pour avoir le droit de quitter, par la petite porte, la brillante société, et de se faufiler ensuite parmi des badauds sans méfiance.

Il résistait à la tentation, mais ce n’était pas sans de grandes fatigues. De toute évidence, cela ne pouvait pas durer longtemps ainsi. Et, en effet, quelques jours après le retour de son naturel, Placide tomba malade, malade vraiment, malade sérieusement.

La belle Hélène, aussitôt, de faire quérir un jeune médecin de ses amis.

Les malheurs commençaient.

A partir de ce jour, il devient très difficile, pour ne pas dire impossible, de décrire les faits et gestes de Placide. Une relation de sa vie depuis cette singulière maladie ne peut prendre que le ton de la légende, non point celui de l’histoire ; à moins que l’auteur ne soit un fieffé coquin.

Le parti le plus sage et le plus honnête est de rapporter la fin de l’aventure, telle que les bons vieillards aiment à la conter à leurs petits-enfants assemblés devant l’âtre, pendant les longues veillées d’hiver.

Donc, disent ces sapristi de vieillards, le médecin tâta le pouls de Placide ; puis il lui tapota l’envers et l’endroit pour savoir où il y avait de la pourriture et où il y avait du vent ; enfin, il lui fit tirer la langue pour observer la couleur de son âme.