Alors le médecin fit une déclaration : selon ses prévisions, le malade avait été pris d’un accès soudain de fièvre chaude ; après de longues et pénibles recherches, on ne retrouverait qu’un cadavre.
Puis il s’en alla, bien content, car ce dénouement inespéré simplifiait beaucoup le travail.
Mais, comme le médecin marchait lestement, en fredonnant un vieil air de son pays natal, il trébucha on ne sait comment et tomba de façon si fâcheuse qu’il resta sur le terrain. Il expliqua plus tard qu’il avait eu l’impression de recevoir un sale coup sur le crâne et que ce coup avait causé sa chute. Mais on ne fit guère attention à ces boniments d’idiot, car ce n’était pas la tête qu’il avait de cassée, c’était une jambe !…
Pendant que le médecin gisait sur le bord de la route, la belle Hélène, accoudée, rêveuse, à son balcon, bâtissait des châteaux bleus en Espagne. Le soir venu, elle commanda pour elle seule un bon petit souper, afin de prendre des forces pour l’avenir. Mais quand elle voulut se mettre à table, elle jeta un cri de surprise et d’horreur ! Placide était assis à sa place habituelle ! Il avait déjà expédié à peu près tout le souper, et, visiblement, il se portait fort bien.
La belle Hélène, sans l’ombre d’une hésitation, lui reprocha sa conduite inexplicable, la fausse joie qu’il lui avait procurée et jusqu’à la salade qu’il venait de manger.
Placide, tranquillement, passa sans interruption de la poire au fromage ; puis il releva la tête et fit : chut !…
Cela ne fut pas suffisant ; alors il mit son doigt sur ses lèvres et lança un regard de côté, comme il faisait jadis, lorsque feu sa nourrice l’accablait de questions ridicules. Mais la belle Hélène ne connaissait pas ces manières et, d’ailleurs, on ne l’effrayait pas comme ça ! Elle reprit son discours avec une vigueur nouvelle ; si bien que Placide se vit dans l’obligation de se lever avec brusquerie. Et, inversement, il arriva peu après que la belle Hélène se trouva par terre, tout étourdie. Elle non plus ne sut pas exactement comment elle était tombée ! Mais, par mesure de précaution, elle jura de se venger.
Placide, revenant à ses premières amours, avait, d’un seul coup, retrouvé la santé…
Il marchait allégrement sur la pointe des pieds, écoutait aux portes avec ravissement, jouait à chacun des tours inexplicables. Malgré le voisinage de sa femme, il reprenait goût à la vie. Pendant quelques jours, cela ne marcha pas mal du tout.
Cependant, Placide fit bientôt une observation qui lui donna à réfléchir : tous les secrets qu’il surprenait se rapportaient, de quelque manière, à lui-même. Il crut à une coïncidence et redoubla de zèle pour apprendre enfin quelque chose de tout à fait neuf ; car il éprouvait un violent désir de voir clair, non en ses propres affaires, mais en celles des autres. Hélas ! il dut se rendre à l’évidence ! Alors que, jadis, son nom ne venait jamais dans les discours de ses compatriotes, maintenant qu’il était marié, riche et puissant, chacun avait sur son compte, à lui, Placide, un mot à dire…