Il comprit, mais un peu tard, que, pour vivre caché, il faut vivre malheureux.
Il se fit un peu de bile à ce sujet et recommença à regarder son monde de côté, avec un drôle de sourire.
La conversation la plus importante qu’il surprit, après celle de son épouse et du médecin, fut celle de certains bons amis d’autrefois, assidus à ses festins. Ces amis se passaient de l’un à l’autre, sous le manteau, de beaux contes dont leur hôte était le héros. De supposition en supposition, de mal en pis, de contravention en délit et de délit en crime, ils déroulaient joyeusement le fil des aventures. Bien entendu, dans tout cela, il y avait beaucoup de vrai ; mais il y avait aussi du faux et Placide eût pu rire en constatant combien ils étaient mal renseignés et peu malins, en somme. Placide cependant n’eut point envie de rire. Ses amis le virent qui, soudain, surgissait au milieu d’eux et ils furent aussitôt dans leurs petits souliers. Placide leur reprocha leur conduite à son égard ; puis comme il savait sur leur compte, depuis longtemps, les plus sales histoires — incontestablement vraies dans tous les détails — il se mit à les raconter sans ménagement.
Les bons amis, épouvantés, voulurent se jeter à ses pieds pour lui faire des excuses. Mais il les planta là, avec leurs excuses. Car tout cela commençait à lui porter sur les nerfs.
Le lendemain, Placide épia ses commis, les uns après les autres. Eux aussi parlaient de lui comme si, vraiment, ils n’avaient rien eu de mieux à faire. Ils savaient bien des choses qu’ils auraient dû ignorer ; en outre, comme ils avaient une belle âme, ils parlaient de ces choses avec une sombre indignation et l’on sentait bien que leur conscience allait être à bout.
Placide se trouva dans une situation fausse et plutôt embêtante. Car ces commis étaient des étrangers sur lesquels il ne savait rien d’utile et il ne pouvait, par conséquent, river leur clou, comme il aurait eu cependant tant de plaisir à le faire.
Il dut leur tendre des pièges et les faire tomber en tentation. Après bien des peines, bien des tracas, il eut enfin la satisfaction de les renvoyer tous comme des malpropres en les priant de n’y plus revenir.
Instruit par l’expérience, il les remplaça par des gens à toute épreuve, de vieilles connaissances sur lesquelles il lui serait facile, à tout moment, de fournir des renseignements précis, avec preuves à l’appui.
Les nouveaux commis se mirent à l’œuvre avec entrain. Ils n’étaient pas très au courant de leur nouveau métier, mais s’ils négligeaient certains détails, ils comprenaient admirablement les principes. Ils n’avaient point cet air préoccupé et rébarbatif qu’on voit souvent aux commis affligés d’une belle âme. Assez malhonnêtes pour être toujours polis, ils plaisaient beaucoup aux clients de Placide et Cie. Aussi, ces braves gens se pressaient-ils à la porte, apportant leur trésor dans l’espoir de le voir fructifier outre mesure.
Tranquillisé de ce côté, Placide pensa devoir prendre quelque récréation à l’extérieur. Mal lui en prit. Il ne put, encore cette fois, se réjouir aux dépens de ses compatriotes. En revanche, il en apprit de belles sur son propre compte !