Ils y sont encore.

On ne peut que leur souhaiter bonne chance. Car il est démoralisant de voir un homme s’évanouir ainsi, comme une fumée, au détour du chemin. Et l’on voudrait savoir, une fois pour toutes, si Placide mérite qu’on le pleure, ou s’il n’est, au contraire, qu’un ingénieux filou, dont il faudrait encore se méfier, en somme…

CAMILLE ET LES BONNES CHOSES

Je sais bien pourquoi M. Loubiau, le propriétaire, nourrissait mal ses gens. Je le sais, mais je n’éprouve pas le besoin de le dire. M. Loubiau est mort à présent et il n’y a aucun plaisir à dire du mal des morts puisqu’on ne peut point les faire enrager.

M. Loubiau se maria deux fois. Il avait, de sa première femme, un fils, Camille ; excellente nature, aimant à rire, aimant à jouer, aimant d’ailleurs toutes les bonnes choses.

Camille mangeait avec les domestiques de son père et ce n’étaient que potages de santé, pain dur, bouillies très claires. En revanche, les repas étaient fort gais ; on jouait de bonnes farces, on riait beaucoup. S’il fallait raconter toutes les plaisanteries de ces joyeux domestiques, on n’en finirait pas. En voici seulement une, pour l’exemple. Un jour, au moment de déjeuner, vint s’asseoir à table un ouvrier charron qui réparait une carriole pour le compte de M. Loubiau. Ce jour-là, une servante apporta, dans une grande terrine, quelques escargots qui nageaient avec des gousses d’ail au milieu d’une eau à peine trouble. Le charron, aussitôt, commença de s’escrimer, cuiller en main, pour attirer à lui le plus bel escargot. Peine perdue ! L’escargot filait devant la cuiller, tournait, plongeait, reparaissait plus loin, semblait se moquer du monde. Alors, notre homme pose sa cuiller et se lève ; il retrousse ses manches, se met au guet… Tout à coup : plouf ! il plonge ses deux mains dans la sauce ! et le voilà criant victoire :

— Ah ! Ah ! chien gâté ! Tu as beau faire le malin, je te tiens quand même !

Camille pensa étouffer de rire…

Il conta la chose à son père. Celui-ci, au lieu de se réjouir, pria Camille d’être un peu plus sérieux à l’avenir ; car, disait-il, on n’est pas sur la terre pour s’amuser.

Camille, aussitôt, parla sérieusement. Il fit observer à son père que les domestiques ne mangeaient pas souvent de bonnes choses et qu’ils s’en plaignaient. Le père répondit que, s’il nourrissait ainsi ses gens, c’était pour leur bien.