— Car, dit-il, les domestiques ne restent pas toujours chez le même patron ; tu as pu remarquer que les nôtres s’en vont régulièrement au bout de l’an. Eh bien ! lorsque ceux-ci, que tu plains à la légère, nous quitteront, ils peuvent très bien tomber chez des patrons peu fortunés ou avares. Si je les nourrissais trop bien cette année, ils ne pourraient manquer, plus tard, de faire la comparaison et ils seraient très malheureux.
— Je comprends ! dit Camille poliment.
Mais il ajouta :
— Je crois cependant qu’une soupe bien grasse, une bonne dinde rôtie et quelques bouteilles choisies feraient leur affaire de temps en temps ; et cela ferait aussi la mienne, par la même occasion.
— Paix ! dit M. Loubiau. Ici-bas, on peut songer à autre chose qu’à bien manger.
— C’est vrai, répondit Camille ; ainsi quand on mange mal, on a toujours la ressource de faire des tours pour s’amuser.
A ces mots, M. Loubiau connut son imprudence. Il regarda Camille d’un air soupçonneux.
— J’ai eu tort, dit-il, de te laisser grandir parmi ces gens grossiers et sans principes. Ils ont dû t’en apprendre plus d’une… Je parie que tu sais des jurons et des gros mots ?
Camille baissa la tête car il savait tout cela et bien d’autres choses encore.
— A partir de ce jour, dit M. Loubiau, tu ne fréquenteras plus les domestiques, car il faut songer sérieusement à ton éducation et à ton avenir.