— Bon ! pensa Camille, je vais donc manger des choses succulentes, tant qu’il me plaira. Je gagne au change.

Il se trompait. La table de son père n’était pas beaucoup mieux servie ; on y mangeait tristement des choses assez nourrissantes mais peu agréables. On y mangeait souvent des haricots et des pommes de terre. Or, Camille n’aimait ni les haricots ni les pommes de terre. Avec la franchise de son âge, il le déclara à son père, en retirant son assiette. Mais le père, aussitôt, ramena l’assiette et l’emplit jusqu’au bord.

— J’aimerais mieux une aile de poulet, dit Camille plaintivement, ou bien de la confiture de fraises.

— C’est bien pour cela, répondit son père, que tu dois manger ces haricots. Car, si tu les aimais, où serait le mérite ? Ici-bas, il faut savoir vaincre ses penchants. La vie est une chose sérieuse ; ce n’est pas une fête perpétuelle mais bien plutôt un combat. Un enfant doit faire ce qui ne lui plaît pas afin d’exercer sa volonté ; sans quoi, plus tard, il ne serait pas digne du nom d’homme.

Camille retint la leçon et, comme il n’était pas sot, à quelques jours de là, il parla ainsi :

— J’aime à présent les haricots à la folie ! S’il vous plaît, donnez-m’en encore car j’en mangerais jusqu’à demain. Au contraire, je serais bien malheureux si l’on m’offrait du pâté de foie gras ! Rien ne me répugne autant que le pâté de foie gras, les gâteaux aux amandes et le vin de Bourgogne…

— C’est bien, mon fils ! dit M. Loubiau.

Et il emplit l’assiette de haricots, puis versa de l’eau claire dans le verre de Camille.

Celui-ci perdit un peu confiance aux discours de son père et il n’essaya plus de jouer au plus fin avec les grandes personnes.

A chaque repas, sans rire ni plaisanter, il mangeait des haricots et des pommes de terre. Son père l’exhortait au courage.