— Je pourrais, disait-il, te faire servir des mets plus délicats ; ma fortune permet la bonne chère. Mais ce sera pour plus tard. En ce moment, tu dois, avant tout, t’habituer aux privations ; car, bientôt, tu iras au collège, où tu seras obligé de manger des haricots encore bien pires. Tu aurais donc mauvaise grâce à te plaindre.
Camille atteignait en effet ses treize ans. Il n’était pas chagrin à l’idée d’aller au collège, car, depuis qu’il ne fréquentait plus les domestiques, il ne s’amusait pas beaucoup. D’autre part, il écoutait les paroles de son père, mais il en pensait ce qu’il voulait.
— Au collège, se disait-il, la table doit être meilleure que chez nous ; je mangerai moins de haricots et je boirai du vin.
Il arriva donc au collège dans les meilleures dispositions. Il y rencontra des camarades qui ne semblaient pas enclins à se faire de bile ; ces garçons connaissaient de bons tours et les pratiquaient. Camille ne voulut pas être en reste. Il chanta donc quelques refrains choisis qui eurent un gros succès ; il décrivit certaines scènes dont il avait été témoin chez les domestiques et il fut encore très écouté.
Mais il avait gardé pour la bonne bouche un fameux tour…
Le lendemain de son arrivée, on servit au déjeuner quelques moules qui nageaient dans une sauce pâle et très étendue.
— C’est le moment, pensa Camille, de leur montrer le coup du charron !
Il commença donc par faire semblant de poursuivre une moule avec sa cuiller, puis il se leva tout à coup, retroussa ses manches et flouc !
— Je te tiens ! clama-t-il à tue-tête ; sale bête, je te tiens quand même !
Les camarades, éclaboussés de sauce, riaient et criaient au fou. Un surveillant accourut au bruit. Ce ne fut pas une petite affaire !