Tous les hommes du village partirent ; ce pauvre Victor dès le premier jour. Un peu plus tard, les jeunes conscrits partirent à leur tour, et Dominique en même temps qu’eux. Mais Dominique n’alla pas loin ; on le renvoya chez lui avec de mauvaises paroles. Et chacun alors donna raison à la vieille.
Dominique, lui-même, dut reconnaître qu’il avait eu chance sur chance. Sans le bon tour de Victor, sans la jambe cassée, sans la maladresse du médecin, sans le retard du rebouteux, il lui aurait fallu suivre ses camarades à la guerre. Comme il était bon Français, il se serait battu courageusement et les ennemis l’auraient peut-être bien tué un des premiers. En tous les cas, il aurait énormément souffert.
Il souffrait également au pays parce que, encore une fois, il était bon patriote ; il aurait voulu se battre comme les autres, chasser l’ennemi, conquérir la gloire. De plus, il était fort inquiet, à cause du danger que couraient ses amis, du danger que courait Victor, ce pauvre chenapan de Victor qu’il aimait tendrement au fond. Il souffrait donc, mais enfin, c’était encore à peu près supportable.
Il continua sa vie d’honnête garçon. L’oncle Anselme, rongé de chagrin, n’aimait plus beaucoup la besogne ; plusieurs compagnons étaient partis en guerre. Dominique travailla donc comme jamais encore il n’avait travaillé. Il taillait la pierre, gâchait le mortier, étendait le ciment ; il creusait la cave, élevait le mur, posait la tuile ; il suffisait à tout. Aussi, l’oncle Anselme gagnait beaucoup d’argent ; la plus grande partie de cet argent, il l’envoyait à ce pauvre Victor, qui combattait aux armées. Et cela faisait grand plaisir à Dominique.
On disait de lui :
— C’est un garçon veinard ; il est né sous une bonne étoile.
D’abord chacun parlait ainsi ; un peu plus tard, le compliment changea.
— Il a vraiment trop de chance, le saligaud !
On en vint à lui donner les plus vilains noms en le regardant comme une dégoûtante vermine.
Il tint bon, cependant ; sa bonne étoile ne l’abandonna point.