On lui disait, s’il était au repos :
— Comment osez-vous donc vous plaindre ? songez à vos malheureux camarades qui sont en ligne !… Pensez-vous qu’ils mangent tranquillement la bonne soupe chaude, le rôti, la salade et le dessert ?…
Et s’il était lui-même en ligne :
— Estimez-vous bien heureux de recevoir du pain comestible et de la viande froide ! si, un jour, il vous arrive d’être fait prisonnier, on vous collera dans un camp de représailles et alors, vous verrez ça ! Vous n’aurez que de l’orge pourrie, des betteraves crues et quelques autres saletés, en toute petite quantité…
Ainsi, Camille se faisait toujours moucher.
Il ne fut cependant point emmené prisonnier. Il fit toute la guerre et revint avec les vainqueurs.
Son père, lui, avait profité du désordre pour amasser encore de nouvelles richesses. Mais à ce jeu, il s’était fatigué. Si bien qu’un beau jour, au moment où Camille revenait, il finit par mourir, laissant à son fils une grande fortune.
Camille se frotta les mains, passa sa langue sur ses lèvres.
— Attends un peu ! murmura-t-il ; cette fois, on va pouvoir rigoler !
Sans perdre de temps, il essaya de goûter aux bonnes choses. Mais voilà ! il ne savait pas du tout s’y prendre ; il manquait d’habitude. D’autre part, il n’avait plus l’entrain endiablé de son jeune âge. Certains plaisirs, autrefois violemment désirés, lui semblèrent fastidieux. Il était un peu abasourdi et riait difficilement. Dès les premiers moments, la bonne chère acheva de lui détraquer l’estomac. Il tomba malade.