— C’est à peu près cela, dit Isidore… mais je ne connais pas le jeu de bridge. C’est à la manille aux enchères que je voudrais jouer, si j’avais des partenaires et si mon amie pouvait se passer de moi.

— Enfin, poursuivit M. Pioutre, par-dessus tout, il y a ceci : vous n’aimez pas la mer parce que vous ne savez pas nager… Moi qui vous parle, monsieur, j’ai contre la mer les griefs ordinaires et d’autres encore. Je l’aime cependant avec passion parce que je fus et j’ose le dire, je suis toujours, un nageur de première force… Ah ! monsieur ! la mer furieuse ! la mer calme ! la mer verte ! la mer bleue ! la mer, la mer… Je voudrais être poète comme l’était mon regretté collègue Bordier, Émile Bordier, agrégé de grammaire, pour pouvoir confier au zéphir des milliers de strophes ailées… Hindenbourg ! veux-tu fermer ta sinistre gueule ?

M. Pioutre tira violemment sur la laisse du bouledogue qui grondait ; puis il continua en ces termes :

— Cette saloperie de chien est, avec quelques-uns de ses congénères, une des causes profondes de mon malheur. Autrefois, monsieur, je venais à la mer chaque année, pendant les vacances, avec mon épouse, mes deux enfants et une tortue, une seule tortue… Gardez-vous, monsieur, de parler ou d’écrire contre les tortues : ce sont des animaux sympathiques… Mes enfants cherchaient des coquillages et travaillaient le sable ; mon épouse faisait la conversation avec quelques-uns de mes meilleurs amis ; moi, tranquille, pendant ce temps, je nageais… Quand, de l’extrémité de cette plate-forme, je plongeais dans la mer écumante, il y avait foule sur la plage pour me regarder, pour m’admirer. Je nageais sur le dos, sur le ventre, sur le flanc, en grenouille, en chien, les mains à la nuque, les mains aux hanches, d’un bras, d’une jambe… Je nageais comme je voulais !… Quand il me plaisait, je faisais le mort, oui, monsieur, le mort ! sans remuer seulement le petit bout du petit doigt… J’étais heureux ; je savourais les rapides délices des plus belles vacances. O temps si vite enfui !… Cela se gâta peu à peu, vous le pensez bien. D’abord, mon épouse se brouilla à mort avec un de mes amis qui venait le plus volontiers lui tenir compagnie. Elle prit de l’humeur et, au premier cheveu blanc, elle se déclara jalouse — sans aucun motif, hélas ! vous pouvez en croire la parole d’un ancien universitaire. Enfin, à mesure qu’elle détestait davantage l’humanité, elle se prenait à aimer les bêtes d’un amour chaque jour grandissant, d’un amour exclusif, irrésistible, furieux. Nous avions déjà une tortue comme j’ai eu l’honneur de vous le dire ; nous en eûmes dix, puis des chats, des souris blanches, des perroquets, un écureuil. A présent, nous en sommes aux chiens, aux très vieux chiens, aux chiens malades, grognons, affreux. Ces bêtes-là, à la fin du compte, c’est moi qui les ai presque toujours soignées. J’eus cependant quelques mois de répit ; ce fut grâce à mon regretté gendre. Car, j’ai oublié de vous le dire, ma fille Isabelle, à la fleur de son âge, parée de toutes les grâces et de toutes les vertus, épousa un charmant jeune homme qui, lui, ne savait pas nager et adorait les animaux. Je le vois encore préparant avec application les pâtées, posant les vésicatoires, lavant, brossant, épouillant ! Le pauvre cher garçon ! Il était marqué par le destin et, quand j’y songe à présent, je crois qu’il en avait obscurément conscience. Souvent, en effet, je l’entendis murmurer entre ses dents : « Vivement la guerre ! vivement !… » Ces propos ne laissaient pas de m’étonner alors, venant d’un jeune homme si doux et qu’une boiterie légère avait d’ailleurs éloigné de la noble carrière des armes… Hélas ! elle éclata, la guerre ! Mon gendre, aussitôt, prit volontairement du service et partit gaiement ; il ne devait pas revenir !… Ah ! monsieur ! pardonnez à ma faiblesse, mais je ne puis m’empêcher de verser quelques larmes…

M. Pioutre tira son mouchoir et s’en tamponna les yeux.

— Depuis le jour mille fois maudit où mon malheureux gendre quitta ma maison, c’est moi, naturellement, qui dus m’occuper des bêtes. Mon épouse les chérissait de plus en plus. Ma fille, de son côté, penchant vers ces frères inférieurs ses voiles de veuve, trouvait ainsi l’apaisement de son chagrin et le placement de ces trésors de tendresse et de bonté qui emplissent jusqu’à déborder le cœur de toute femme vraiment digne de ce nom. A vous parler franchement, j’eusse préféré qu’elle fît de la dentelle en bavardant avec les amis de son regretté mari… Mais je n’allais pas, vous le pensez bien, imposer ma rude volonté d’homme à mon enfant tant aimée et si éprouvée par le malheur.

Le bonhomme soupira profondément.

— Je suis donc à la mer depuis un mois avec mon épouse, ma fille et différents animaux dont trois chiens ; trois chiens malades et qui ne crèvent pas. Ces bêtes répondent aux noms glorieux de Bayard, Lucrèce et Prince-Royal ; mais, moi, je les nomme Hindenbourg, Messaline, Ravachol et je suis encore au-dessous de la vérité. Grâce à cet ingénieux stratagème, je puis les injurier autant qu’il me plaît lorsque je les promène, sans encourir la juste réprobation des foules… Hindenbourg, c’est le matin, au point du jour que, sur l’ordre du vétérinaire, je dois lui faire parcourir une assez longue distance ! Sans quoi, il aurait des maux d’entrailles !… Hein ! que dites-vous de ça ?… J’ai essayé quelquefois de l’attacher afin de me promener librement ou de me rafraîchir avec de vieux amis… J’ai essayé de le battre, de le faire écraser… Toujours je m’en suis repenti ! Il trouve le moyen de me dénoncer, monsieur ! C’est un affreux mouchard, je crois avoir eu déjà l’avantage de vous le dire… L’après-midi, mon épouse et ma fille vont à la plage ; moi, non ! Je sors avec Messaline ; je la promène à petits pas par les chemins ombreux, derrière la gare aux marchandises. Et, à la tombée du jour, c’est le tour de Ravachol… Telle est, cher monsieur, la vie d’un honnête homme quatre fois décoré et auteur de plusieurs mémoires remarqués. Mon épouse prétend qu’il n’est plus de mon âge de nager ; en maillot, je serais, paraît-il, ridicule et quelque peu indécent. Il y aurait beaucoup à dire contre de semblables propositions, mais à quoi bon ? Puisque, de toutes façons, je n’aurais pas le temps de me baigner… Je vous prie d’agréer mes excuses les plus sincères, monsieur ! Je vous raconte mon histoire et mon histoire ne vous intéresse sans doute point… mais je suis un homme assez malheureux et parler soulage.

Isidore dit :

— J’ai plaisir à vous écouter. Bien que nous n’ayons pas les mêmes goûts, je vous comprends et je compatis à vos peines. Mais, que voulez-vous, monsieur, il faut être raisonnable : chacun, ici-bas, porte sa croix.