17 octobre. — Cet après-midi je reçois la visite d’Othman et d’Oufenaït[40]. Ce dernier me réclame également l’aada[41], et Othman me dit de lui donner quelque chose, puisqu’il est aussi un cheikh ; mais comme Safi m’a dit expressément que je ne dois l’argent qu’à l’un des deux, je réponds négativement, ce qui donne lieu à une désagréable querelle entre les deux chefs, à laquelle je mets fin en les priant de venir avec moi chez le kaïmakam. Nous le trouvâmes dans la rue, assis avec beaucoup d’amis, parmi lesquels Sammit, et qui s’écartèrent dès qu’ils nous virent approcher. J’allai droit à lui et lui expliquai la chose ; sur quoi il me tranquillisa en m’assurant que je ne devais rien à personne, sauf à Othman. Peu à peu les autres chefs se rapprochèrent, mais sans faire aucune allusion à notre affaire.
Au retour, je rendis visite au vieux Ikhenoukhen. Une jeune fille ou une femme était assise, voilée, à côté de lui. Il parla beaucoup des Français et dit que la Prusse et la Russie faisaient cause commune contre la France ; que les Allemands étaient toujours en relations avec les Russes et étaient aussi les ennemis du Sultan. Je protestai du contraire, mais il ne me crut pas, et continua à sourire d’une façon quelque peu enfantine[42].
18 octobre. — Ce matin, je vois de ma terrasse les Touareg assis devant leurs paillottes, dans la plaine, au sud de la ville, leurs longues lances fichées dans le sable devant eux. Souvent aussi ils campent sur les nombreuses dunes qui s’étendent à l’est de Ghât. De grands troupeaux de petites chèvres vont au pâturage, sous la conduite d’un esclave. Les femmes vont aux sources — il y en a un grand nombre dans le voisinage — et cherchent de l’eau dans de grandes cruches rondes ; d’autres esclaves poussent des ânes chargés de fumier pour les jardins. Le ciel, comme notre ciel d’été, n’est pas entièrement sans nuages.
Aujourd’hui, Othman est venu chez moi encaisser 7 thalers (= 11 rial 1/2), montant du droit de passage acquitté par toute personne venant de Tripoli ; ceux qui viendraient d’Algérie paieraient à Ikhenoukhen. J’ai payé le même droit que les Ghadamésiens, et je le dois à Safi, auprès de qui j’ai insisté pour être traité comme les autres Musulmans.
Cet après-midi, j’ai fait le tour de la ville avec un sous-officier turc et visité le mont Kokoumen, qui domine la ville de son versant sud. J’ai trouvé de nombreux petits tumuli de pierres brutes, avec un revêtement intérieur de gros blocs et une grande dalle recouvrant le tout. La plupart avaient été ouverts par les chercheurs de trésors, et les ossements avaient été dispersés. On raconte que le Kokoumen a été habité avant la fondation de Ghât. Ces tumuli ont de 5 à 6 pieds de diamètre et environ 4 pieds de hauteur. Toute cette montagne est presque entièrement nue ; seule, la plante desséchée qu’on appelle el hîchen[43] se voit partout.
20 octobre. — Ce soir, je suis appelé chez Eg-Bekr, qui est atteint de fièvre typhoïde. Sa repoussante physionomie est défigurée par le délire et la maladie. Je me garde de lui administrer un remède, car s’il mourait, on ne manquerait pas dire que je l’ai empoisonné. Il est curieux de voir disparaître l’un après l’autre tous ceux qui ont pris part au meurtre de Mlle Tinné.
21 octobre. — Othman est venu et m’a promis de faire l’impossible pour me contenter pendant le voyage, seulement, je dois lui donner d’avance les 3 thalers destinés au domestique qui nous accompagnera. Je l’ai laissé mendier longtemps, et c’est seulement ce soir, après lui avoir fait jurer de ne plus rien me demander à l’avenir, que je lui donne cet argent, à sa grande joie. Cet homme qui, au début me semblait si brutal, est devenu tout à fait maniable, et je ne doute pas qu’il ne se conduise bien en route.
CHAPITRE II
VOYAGE AU TASILI ET A L’OUED MIHERO