Le matin du 12 octobre, Othman vint visiter mon bagage et mes outres. Nous laissâmes de côté tout ce qui n’était pas absolument indispensable ; par contre, nous emportions force munitions, et de quoi nourrir trois personnes pendant un mois. J’attendais, déjà équipé, le moment de partir devant la porte Sud de la ville, lorsqu’un messager du kaïmakam vint me demander au nom de son maître de déclarer par écrit que je quittais Ghât de mon gré et que je n’avais eu aucun sujet de plainte pendant mon séjour.

Cette demande, faite à ce moment, me rendit perplexe, car enfin on semblait vouloir se mettre à couvert, en prévision du cas où il m’arriverait malheur. Je retournai donc en ville et dis franchement mon impression au gouverneur. Mais celui-ci m’affirma de la façon la plus formelle que je pouvais me fier à mon compagnon, et qu’on demandait cette déclaration écrite à tous les voyageurs sans exception, pour prouver au pacha de Tripoli qu’ils étaient satisfaits de l’administration. Un des assistants fit la remarque caractéristique, qu’on n’était jamais sûr de rien, lorsqu’on allait chez les Imrhad[44].

Comme j’ai pu m’en assurer, ces Imrhad ont la plus mauvaise réputation, aussi bien chez les Aouélimiden et chez les Azdjer que chez les Hoggar. La cause en est sans doute leur éloignement habituel des centres de population sédentaire, et leur état de misère relative, d’ignorance et de sauvagerie[45], tandis que les nobles (Imocharh) acquièrent un certain degré de culture par leurs séjours dans les villes telles que Ghât, In-Salah ou Ghadamès, où ils entrent en contact avec beaucoup d’étrangers.

Je finis par donner l’attestation demandée et je retournai trouver Othman. Celui-ci avait des discussions interminables avec ses compatriotes, les uns ne voulaient pas me laisser voir leur pays, les autres réclamaient des présents pour eux-mêmes. A 9 heures et demie, enfin, nous avions écarté ce dernier obstacle, et nous prîmes la direction du Nord.

Nous traversâmes d’abord la plaine d’Etakhès, dont le sol d’argile desséché est croisé d’un réseau de fissures, où la forme du pentagone est répétée à l’infini. A 11 heures nous étions arrivés dans l’ouadi Rhallé, qui ne se distingue des environs que par une bande de végétation plus riche ; dans l’Est s’étendait une rangée de collines plates, restes d’une hamada que l’érosion continuée sans trêve a fini par découper en tables isolées. A gauche nous avions le bord du Tasili, plateau médiocrement élevé, dont les roches noires s’étendaient à l’infini jusqu’à l’horizon de l’Ouest. Nous fîmes halte dans l’oued Tanesso, un peu à l’écart de notre route, car les Touareg évitent de camper sur les grands chemins, et cherchent toujours un coin retiré, de façon que les gens non prévenus passent sans les apercevoir. L’oued Tanesso est une branche de l’oued Ouererat.

Lorsque vint la nuit, mes Touareg apprêtèrent leur lit de la façon suivante. Chacun se creusa avec ses mains un trou ovale dans le sable, en ayant soin d’enlever toutes les pierres ; puis il plaça la selle de son mehari à un des bouts de l’excavation, et y appuya son grand bouclier de cuir, pour être à l’abri du vent. Il planta sa lance à côté de lui dans le sable ; son sabre également à portée de sa main. Puis, roulé dans sa couverture, il s’endormit dans son lit de sable, après s’être assuré d’un regard de la direction que prenaient les chameaux en train de pâturer. Comme j’avais laissé ma tente à Ghât pour simplifier mon bagage, il ne me restait qu’à les imiter. Et c’est ainsi que nous passâmes toutes nos nuits à la belle étoile.

Le matin du 23 octobre nous aperçûmes dans le Nord le cône du mont Telout, qui ressemble à un volcan à s’y méprendre, mais qui est également un massif de grès. Après avoir croisé l’ouadi Ouererat, couvert de gommiers, nous montâmes sur le plateau de gauche, et nous nous mîmes en devoir de traverser ce désert de pierre, où l’on ne trouve ni une broussaille, ni un brin d’herbe, ni même une dune, mais seulement le roc nu à perte de vue.

A 1 heure, nous descendîmes faire de l’eau dans l’oued Ahanaret, où une forêt de tamarix mène à la source d’Ihanaren. Celle-ci est cachée au milieu des dunes ; une forêt de joncs couvre le monticule de sable d’où sort le précieux liquide. Un esclave des Touareg demeure ici en permanence, pour aider les voyageurs à remplir leurs outres et à abreuver leurs chameaux. Il a embelli sa demeure solitaire avec des palmiers et a même planté quelques vignes. Un petit potager lui fournit des oignons et des melons.

A 4 heures nous débouchions dans la verte plaine de Titersin, au pied du mont Telout. Nous y trouvâmes un campement d’Imrhad, qui se rendaient à Dider, le lieu de concentration du rhezi. Un corbeau, que j’avais tué en route sur l’invitation d’un de mes compagnons, fut jeté au feu avec toutes ses plumes, et lorsqu’il fut carbonisé à l’extérieur, dévoré par ces Imrhad avec grand appétit. Les nobles Imocharh s’en amusèrent et me dirent que tout était bon aux Imrhad, poisson, oiseau ou reptile[46].

La société se composait d’hommes des tribus les plus diverses ; même les Imetrilalen du Fezzan étaient représentés. Des guerriers simulèrent un combat avec une vivacité qui ne laissait rien à désirer. Poussant des cris stridents, et frappant leur grand bouclier de cuir contre leur genou, les adversaires s’abordaient et s’escrimaient à grands coups d’épée jusqu’à ce que l’un des deux se découvrît, faute qui était saluée par de grands éclats de rire. La conversation se prolongea bien avant dans la nuit ; elle avait un thème inépuisable : le butin que chacun comptait faire dans cette razzia.