Une pluie battante vint désagréablement nous surprendre dans notre sommeil. Titersin est le bassin où aboutissent une quantité d’ouadis, et par conséquent un des pâturages les plus fertiles du pays Touareg. La végétation se compose surtout d’Arthratherum pungens, et d’une composée encore indéterminée, à fleurs jaunes, que les Touareg appellent tanedfert.
Le matin du 24 octobre, nous nous séparâmes des Imrhad, pour reprendre la direction de la montagne. J’aperçus à gauche du chemin, sur une colline, plusieurs restes de tombeaux. A l’intérieur, subsistaient encore deux chambres carrées, bâties avec des dalles de pierre, et qui avaient évidemment contenu des cadavres accroupis, car les dimensions de ces chambres excluaient toute autre supposition.
Les Touareg appellent ces ruines Ed-debbeni et en connaissent bien la signification, car en cherchant des trésors, ils y ont toujours trouvé des squelettes, et souvent même des anneaux et des poteries. Malheureusement, je n’ai pu examiner aucune de ces trouvailles. Les tombeaux abondent dans toute la région de Ghât, et en particulier à Tadrart. Les Touareg racontent qu’ils ont pratiqué ce mode de sépulture jusqu’à l’époque de leur conversion à l’Islam.
Nous nous arrêtons dans l’oued Taherhaït, qui égale en fertilité la plaine de Titersin. J’y ai trouvé des Zilla macroptera[47] en fleurs. A 5 heures, nous établissons notre camp à Tihobar, au bord d’une source et à l’ombre des palmiers et des tamarix.
La pluie est tombée toute la nuit. Nous continuons notre route à travers un dédale de dunes basses, où les tamarix et le guetaf[48] croissent à merveille. Nous passons plusieurs fois devant des rocs qui ressemblent à des champignons, tant ils sont amincis à leur base. J’ai trouvé trois de ces tables de pierre, qui étaient presque contiguës : elles portaient des marques d’érosion identiques. Il est visible qu’en cet endroit les eaux se sont jadis frayé violemment un passage entre les rocs, dont elles ont évidé la base. Aujourd’hui, toute trace de lit de rivière a disparu.
Un défilé étroit, ouvert entre les blocs de grès amoncelés, nous mène dans l’oued Imakkas qui va à l’oued Tihobar. Des bandes de perdrix (ganga) se lèvent devant nous. Le pays devient toujours plus aride, et nous finissons par nous trouver sur la hamada, n’ayant plus que le grès sombre autour de nous. Sur ce plateau, où ne croît pas un brin d’herbe, la rose de Jéricho se trouve en telle quantité qu’elle couvre littéralement le sol. Ses rameaux bruns et desséchés, contractés en boule, se distinguent à peine de la roche, et le paysage n’en paraît que plus morne.
Beaucoup de tumuli sont disséminés sur cette surface, et l’on s’étonne de les trouver en aussi grand nombre dans la partie aujourd’hui la plus déserte du Sahara.
Nous rencontrons quelques Touareg, qui, comme les précédents, vont à Dider. Ils descendent de leurs hauts méharis, plantent devant eux leurs lances dans le sol, et commencent la conversation. Lorsqu’Othman leur raconte que nous allons à Mihero, et que je veux uniquement y voir les crocodiles, ils rient aux éclats ; quelques-uns s’imaginent que ce n’est là qu’un prétexte, et ils sont persuadés que mon guide Othman a reçu de moi une grosse somme, pour m’accompagner aussi loin. On remarque bientôt ma provision de dattes, et chacun veut en avoir ; j’ai peur de manquer de vivres. Déjà les Imrhad de Titersin se sont régalés à mes dépens ; que sera-ce dans l’avenir ? Enfin, à 4 heures, ces affamés reprennent leurs montures et disparaissent bientôt dans le lointain.
La pluie qui tombe à torrents nous force, à 5 heures, à chercher un abri dans les rochers de Tintorha, où nous trouvons une troupe nombreuse, qui s’est également réfugiée ici. On fait du feu sous une roche qui surplombe, et chacun s’arrange pour passer commodément la nuit. Les Touareg mettent un soin particulier à préserver de l’humidité leurs grands boucliers de cuir[49], car ils se déforment en séchant après la pluie et ne reprennent jamais leur forme primitive. Le Targui s’abrite derrière ce bouclier, depuis la tête jusqu’aux genoux, contre les coups de son adversaire ; mais c’est une cuirasse inefficace contre les fusils, et j’ai vu plus d’un de ces boucliers troués par les balles qui avaient tué son premier possesseur dans l’Ahaggar.
J’ai passé la journée du 26 à Tintorha, pendant qu’Othman allait voir des chameaux à lui qu’il a quelque part par ici au pâturage. Je suis donc resté avec les Touareg, qui attendaient des amis pour aller tous ensemble à Dider.