Plusieurs ont utilisé ce temps de repos pour renouveler leur coiffure, de sorte que j’ai eu une bonne occasion d’observer leur manière de faire. Ils rasèrent complètement le côté gauche de la tête, en laissant subsister au milieu du crâne une bande de cheveux qui allait du front jusqu’à la nuque, et, sur le côté droit, par-dessus et derrière l’oreille, une autre bande chevelue qui allait rejoindre la première. Les cheveux du sommet de la tête furent soigneusement séparés et redressés, de façon à former une crête d’environ 10 centimètres de hauteur ; après quoi chacun se mit à rouler autour de sa tête le turban de cotonnade bleue, dont un des plis passe sous le menton pour protéger la bouche et le nez, tandis qu’un autre est rabattu sur les yeux. De cette façon le Targui peut se voiler complètement la figure, si bien qu’on n’aperçoit même pas ses yeux ; il n’en voit pas moins suffisamment à travers ce léger tissu. Ce masque et la crête de cheveux qui s’élève au sommet de la tête donnent au Targui un air sauvage et sinistre[50].

27 octobre. — Nous reprîmes notre marche. L’oued Inessan, que nous atteignîmes vers midi, diffère complètement des oueds que nous avions traversés jusqu’ici : son lit se trouve enserré entre les parois verticales d’une gorge profonde. Peu de plantes y ont trouvé de quoi subsister. Quelques arbrisseaux (Rhus dioïca, en targui tehonak) avaient pris racine dans les fentes de rocher. Le côté gauche de la gorge était encombré de sable presque jusqu’au niveau du plateau, tandis que l’autre en était entièrement débarrassé : exemple remarquable d’un transport opéré par le vent.

Ces parois de roc m’ont permis de reconnaître ici l’épaisseur des couches de grès : elle est de 40 pieds. En dessous, au fond de la vallée, on rencontre du calcaire.

Nous remontâmes l’oued pour regagner le plateau, où la pluie qui recommençait nous força à faire halte près d’une hutte d’Imrhad, là où le petit oued Tifergasin débouche dans la plaine du même nom. Vers le soir une bande de nobles Touareg vint apporter à Othman une nouvelle inattendue : à la suite d’une lettre arrivée de Mourzouk, la razzia projetée était contremandée. En même temps, Ikhenoukhen nous faisait dire qu’il n’était pas prudent de nous avancer jusqu’à Mihero où nous pouvions rencontrer des Hoggar, et qu’il valait mieux remettre cette excursion à des temps meilleurs. Là-dessus, Othman déclara notre voyage terminé et voulut se préparer au retour. Mais moi qui me voyais si près du but, et dont toutes les espérances se trouvaient détruites, je ne pouvais me faire à l’idée de revenir en arrière sans avoir rien accompli. J’essayai de séduire Othman par de nouvelles promesses, je lui représentai quelle honte ce serait pour lui si l’on savait à Ghât qu’il s’en était retourné à moitié chemin, sans me faire voir ce lac Mihero pour lequel j’étais venu de si loin. Vains efforts : les Touareg, qui avaient déjà trouvé déraisonnable de se donner tant de peine pour aller voir le lac, dirent qu’Othman serait fou de risquer sa vie pour un pareil caprice, et jurèrent que nous tomberions entre les mains des Hoggar. Othman était du même avis et me représentait les Hoggar comme les plus cruels et les plus sanguinaires des hommes ; en même temps, il m’expliquait que l’oued Mihero n’avait absolument rien de remarquable, qu’il ressemblait à tous les autres, et qu’il se chargeait de m’en faire voir de bien plus jolis ! Bref, Mihero était devenu tout à coup le plus affreux endroit de la terre, et le moindre oued valait mieux que cela !

Las de discuter, je me bornai à lui répondre : « C’est bien, puisque tu as peur des Hoggar, je vais retourner à Ghât et me chercher un guide plus courageux que toi ! » J’avais touché le point sensible. Comme si un serpent l’avait piqué, mon Targui bondit de terre, ficha sa lance dans le sol et jura qu’il était prêt à mourir avec moi, qu’il n’avait pas eu peur pour lui-même, mais que, voyant le péril, il avait craint seulement d’être accusé ensuite de ma mort ! A partir de ce moment, je n’eus plus à dépenser une parole ; l’amour-propre avait vaincu.

La difficulté était de trouver un compagnon, car il était nécessaire d’avoir un Targui pour éclaireur, tandis que l’autre resterait à mes côtés. Nous eûmes la chance de trouver — contre bonne récompense — un homme connu pour être un bon guerrier et un excellent guide dans ces parages. Chose curieuse, il était de la tribu des Tedjéhé-Mellen, c’est-à-dire Hoggar ; cependant Amma — c’était son nom — haïssait ses anciens compatriotes aussi profondément que s’il avait été Azdjer.

Amma était petit, trapu, très vigoureux et d’une incroyable endurance. Sa physionomie respirait bien la brutalité et la cruauté qu’on attribue généralement aux Hoggar ; et, en songeant qu’il avait horreur de ses compatriotes, je me demandais ce que devaient être ceux-ci ! Mais je dois dire qu’il me fut grandement utile. Personne n’avait l’œil plus perçant, l’oreille plus fine ; personne ne savait mieux reconnaître une trace, et, même sur la hamada pierreuse, il ne s’y trompait jamais. Rien ne lui échappait ; je dirais presque qu’il restait en alerte jusque dans son sommeil. Il ne cessa d’avoir pour moi beaucoup de prévenances ; cependant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver envers lui une aversion insurmontable à cause de la brutalité inouïe avec laquelle il traitait les chameaux.

Lorsque nous levâmes notre camp, le 28 octobre, la nouvelle du contre-ordre donné à la razzia avait déjà terrifié les Imrhad, et de longues files de chameaux sillonnaient la haute plaine pour aller se mettre en sûreté à Ghât. Tout le monde quittait le pays ouvert pour se replier vers cette ville ou le Fezzan. Devant nous on avait fait le vide, et Othman me disait : « Si tu vois un homme, tire sans hésiter, ce ne peut être qu’un Hoggar. »

Nous fîmes halte dans une petite gorge, au pied du mont Ikohaouen. On désigne sous ce nom plusieurs croupes d’égale hauteur, allongées d’est en ouest, et formées de ce grès aux assises horizontales, dans lequel l’érosion découpe les murailles, les obélisques, les tours et autres escarpements ruiniformes que j’ai déjà signalés.

Ces croupes marquent le commencement d’une région de montagnes tabulaires qui, autant que j’ai pu en juger, gardent partout le même aspect. Les grès qui s’étendent sans interruption depuis le bord méridional de la Hamada-el-Homra jusqu’ici s’étagent ici encore en couches d’une horizontalité parfaite de la base au sommet des montagnes.