Il en résulte pour le paysage une grande monotonie. Si loin qu’on pénètre dans le massif, on rencontre toujours les mêmes formes ; les crêtes et les sommets sont tous au même niveau ; tous les profils montrent les mêmes gradins en escaliers, correspondant aux différentes couches, toutes les vallées sont creusées de même dans les longues terrasses d’éboulis qui forment, en quelque sorte, le degré inférieur de la montagne. Couvertes de pierres noires et entièrement dépourvues de plantes, ces terrasses ont tout à fait le caractère de hamâda et contrastent avec la végétation des oueds sableux situés en contre-bas. C’est seulement au point de rencontre de deux oueds, que les vallées s’élargissent aux dépens des terrasses d’éboulis et forment un semblant de plaine.
Le lendemain matin, à 9 heures, nous quittâmes notre retraite, après que mes compagnons eurent refroidi avec de l’eau les cendres de notre campement, de peur qu’un Hoggar les trouvant chaudes ne devinât notre présence dans ces parages. Nous marchâmes vers le mont Adamoulet ; à gauche, le plateau de Tasili prolongeait au loin sa surface sombre et brillante, sans un point de repère sur lequel on pût reposer sa vue. A droite, nous avions les pentes entièrement nues de l’Ikohaouen. Nous découvrions maintenant la longue muraille du mont Ouaderous.
Nous fîmes halte pour réparer la crosse brisée de mon fusil. Othman procéda de la manière suivante : il prit un morceau de peau sèche, provenant d’un pied de chameau, et le mit à tremper dans une de nos outres. Lorsque la peau fut convenablement ramollie, elle fut nouée avec des tendons autour de la crosse, puis recouverte entièrement de ficelle. Dès qu’elle eut de nouveau séché au soleil, je pus manier de nouveau mon fusil redevenu rigide comme devant. Si bien que j’ai préféré dans la suite conserver cette ligature, plutôt que de confier mon fusil à un forgeron. Je dois faire remarquer encore que l’eau dans laquelle la vieille peau avait macéré ne nous fut pas moins servie en guise de boisson.
Nous reprîmes la marche à 4 heures et arrivâmes bientôt à la falaise à pic de l’ouadi Ireren, qui s’allonge vers le nord, entre l’Adamoulet et l’Ikohaouen. Les parois verticales de cet ouadi sont un sérieux obstacle pour les chameaux des Touareg, qui l’évitent volontiers. Nous suivîmes la rive droite pour chercher une sente praticable, et bien que nous eussions soin de mener nos chameaux par la bride et de guider, pour ainsi dire, chacun de leurs pas, ils tombèrent plus d’une fois dans les éboulis. J’eus ainsi à déplorer la perte de mon baromètre anéroïde, de sorte qu’il est devenu impossible de contrôler les observations que j’avais faites jusqu’ici.
L’ouadi Ireren — appelé aussi Erinerine — est une des vallées les plus vertes de cette région. Une forêt de tehak (Salvadora Persica) de lauriers roses[51] et de tamarix la couvre sur une longue distance, et la gorge est creusée à une telle profondeur, au-dessous du niveau de la hamada, que les rayons du soleil sont arrêtés la plupart du temps par ses hautes parois, et que la température y est sensiblement plus fraîche. Othman se dépêcha de sortir de ce petit paradis terrestre, car le moindre cri de nos chameaux y éveillait un écho formidable, qui pouvait trahir notre présence. Nous allâmes donc camper dans une vallée latérale, qu’on appelle l’oued Adamouline.
Le lendemain, nous revînmes dans l’oued principal, dont nous dûmes escalader la rive gauche, avec autant de difficultés que nous en avions eu à descendre.
Arrivés sur le plateau, au pied du mont Adamoulet, nous vîmes tout à coup des formes humaines émerger d’une gorge voisine. Avant que je m’en fusse aperçu, mes deux compagnons m’avaient quitté et s’étaient portés au galop, la lance levée, au-devant de ces inconnus. Mais cette pantomime guerrière fit place presque aussitôt à une conversation paisible, car mes Touareg avaient reconnu des gens de leurs tribus. C’étaient trois hommes qui apportaient des dattes de l’oued Tedjoudjelt et qui apprirent seulement que la razzia était contremandée et que tous les Azdjer se repliaient sur Ghât. Ils se dépêchèrent de continuer leur route, louant Allah de ce que cette fois ils n’avaient pas rencontré de Hoggar.
Nous franchîmes encore une gorge tributaire de l’oued Ouadersine, et après avoir contourné par le sud le mont Ouadersine[52], nous descendîmes le long de l’oued Igargar-Mellen, qui tient son nom des dunes de sable clair qu’on trouve près de son origine. Ces dunes sont adossées au côté sud d’une haute muraille est-ouest, qui fait partie du mont Ouadersine, et la présence de ces amas de sable fin étonne, au milieu d’un plateau qui en est totalement dépourvu. Il ne peut être question ici de désagrégation sur place, puisque tout le pays se compose des mêmes grès, et se trouve évidemment soumis aux mêmes actions érosives. Il faut admettre que le vent du nord, balayant la falaise, a laissé le sable s’amonceler derrière elle, de même qu’il dépose une traînée de sable derrière chaque colline ou chaque broussaille qui lui fait obstacle.
Nous trouvâmes un puits dans l’oued Igargar-Mellen, au pied du mont Errouine ; il ne contenait pas d’eau, ce qui arrive rarement, paraît-il.
31 octobre. — Nous reprîmes notre route, en descendant l’oued vers l’aval[53]. Un grand nombre de tamarix, de gommiers et de hautes broussailles couvraient le lit sablonneux de la rivière, qui compte parmi les plus fertiles de la montagne.