8 fév. — De très grand matin, deux Touareg vêtus de noir se présentent à l’entrée de ma tente : ce sont des Ifadan, qui demandent une redevance pour l’eau du puits de Tiout. Je les renvoie à notre chef de caravane, qui répond que nous payerons tous ensemble. Sur quoi mes deux Touareg se retirent en maugréant.
Nous suivons une série d’ouadi peu profonds, et abondamment pourvus d’adjar et de gommiers. Après avoir traversé une véritable forêt de Calotropis procera[123], si hauts que nos chameaux cheminent sous leurs branches en fleurs, nous atteignons le premier village[124] de gourbis, et nous faisons halte près du puits, à l’ombre de fourrés de Salvadora persica.
Les habitants ressemblent plus à des nègres qu’à des Touareg ; tous parlent le haoussa ; quelques-uns seulement comprennent la langue targuie. Ils sont habillés de tobés noires ; leurs huttes coniques entourées de haies de Calotropis ont l’air fort logeables.
Beaucoup de personnes viennent nous saluer ; entre autres le cheikh Omar de Ghât et l’oukil ou représentant du sultan d’Agadès. C’est un homme au teint noir, mais aux traits européens ; il porte un voile blanc sur le visage. Il salue plusieurs personnes de la caravane, mais passe devant moi sans s’arrêter.
Le cheikh Omar, qui est parent du hadj Bilkhou, et qui habite Kano, me dit que les gens de l’Aïr s’attendent depuis longtemps à ma venue. D’abord on avait entendu dire qu’un chrétien voulait visiter le pays, ce qui avait soulevé de l’opposition. Puis on apprit que Safi avait mis en prison ses propres frères et un autre habitant de Ghât, parce qu’ils m’avaient traité d’infidèle, et ceci avait fait grande impression et calmé les esprits.
9 fév. — Aujourd’hui l’oukil du sultan d’Agadès, qu’on appelle ici Touraoua[125], perçoit la redevance due par tous les marchands. Ce noir s’assied sur une natte juste en face de ma tente, et je n’en augure rien de bon. En effet, il me réclame également une redevance ; mais Bidouma se charge de négocier avec lui, et il en résulte que je ne dois rien, parce que je n’ai pas de marchandises.
Les gens du village ont apporté du fromage qui est très fade, parce qu’il manque de sel. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver un peu de beurre, pour la somme d’un thaler.
10 fév. — J’apprends ce matin que le serki-n-touraoua attend de moi une grosse somme. Et en effet il ne tarde pas à venir dans ma tente et me réclame 100 thalers et deux burnous ! Tous mes amis de la caravane sont indignés. Bidouma vient à mon secours en donnant sa parole que je n’ai rien que des livres et des médicaments. Finalement je suis obligé de donner 10 thalers à ce bandit, bien qu’il ait déjà reçu de moi une pièce de malti[126] d’une valeur de 2 thalers.
Malheureusement, mes peines ne sont pas finies. Ce soir, une troupe de Touareg armés de sabres et de lances va droit à ma tente, au grand émoi de mes voisins, qui préviennent Bidouma. Les Touareg s’approchent tout près de moi, et m’entourent, mais comme ils parlent haoussa, je ne puis m’entretenir avec eux. Je reste donc tranquillement assis près de mon feu, comme si ma personne n’était pas en jeu. J’entends bientôt le mot de kafir, et la discussion entre les Touareg et Bidouma devient de plus en plus vive. Ils demandent, paraît-il, que je fasse publiquement profession de foi mahométane, mais Bidouma s’oppose à ce qu’on me fasse cette injure. Ses gens sont accourus, et lorsque les Touareg laissent finalement entrevoir leur véritable intention, qui est de piller mon bagage, Bidouma leur déclare qu’alors il leur faudra piller toute la caravane, et non pas moi seul !
L’heure de la prière était venue sur ces entrefaites, et je m’éloignai pour faire mes dévotions sur une colline voisine.