Lorsque je revins, les choses avaient changé de face, car Bidouma avait rendu les Touareg attentifs à mes faits et gestes, et personne ne doutait plus de ma qualité de vrai croyant.

11 fév. — Mon expérience d’hier m’a démontré la nécessité impérieuse de ne rien faire qui puisse éveiller les soupçons. Je renonce donc à relever ma route à la boussole, comme d’ordinaire, lorsque je ne puis le faire sans être vu. Nous faisons halte dans un petit oued.

12 fév. — J’ai vu aujourd’hui pour la première fois des tarentules. Route en terrain plat.

13 fév. — Nous cheminons dans un large ouadi ; de hautes montagnes se profilent à l’horizon de droite[127], et à gauche les hauteurs sont tout près. Vu un nouvel arbuste, nommé dilou[128], dont les feuilles ressemblent à celles du laurier. Halte dans l’oued Egoulaf. Une plante parasite, sorte de Loranthus à couronne de fleurs rouges, croît ici sur les gommiers. Nous laissons aujourd’hui la localité d’Asodi à notre droite[129].

14 fév. — Vers 10 heures nous avons à notre gauche le massif important du Bendaï[130]. Nous passons un puits dans l’oued Ounankerane, et faisons halte dans l’oued Ilassane, à environ 2 lieues du pied méridional du Bendaï.

15 fév. — Nous apercevons à gauche de notre route une montagne complètement isolée, qui s’appelle Aourer[131]. A midi, passage d’un col difficile. Vu, pour la première fois, dans l’Aïr, une huppe. J’avais déjà aperçu des pies auparavant, à Iferouane. Nous avons dépassé le rocher de Dokou, remarquable par sa pointe en forme d’obélisque, et surtout par les figures d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau, et résultent seulement d’un grattage. Nous campons sur une colline, avec vue au sud-ouest sur le massif du Baghzen.

16 fév. — Nous partons dans la direction du massif du Tchéhémia, qui compte cinq ou six sommets arrondis. Halte dans l’oued Amfisak, sur un large plateau incliné vers le massif du Baghzen. Dans l’est apparaissent des crêtes horizontales : c’est le commencement des plateaux du pays tibbou.

17 fév. — Après bien des pourparlers, je me décide à quitter la caravane, et à séjourner à Adjiro chez le cheikh Bilkhou, en attendant que de nouveaux subsides me parviennent. Je dis à mes amis que, si le sultan Hussein de Zinder me prie de venir soigner ses yeux malades, je me rendrai de suite à son appel ; mais qu’autrement j’aurais honte d’arriver au Soudan dans un pareil dénûment. Je crains également la saison des pluies.

Tout le monde m’assure que je serai en sûreté chez le hadj Bilkhou, quand même je ne trouverais qu’un esclave dans sa maison. Lui-même est en ce moment parti en razzia. Je distribue quelques petits cadeaux à mes amis, je paye mes chameliers et j’achète aux marchands de quoi faire des présents aux gens d’Adjiro. Ce n’est pas sans émotion que j’ai dit adieu aux gens de la caravane : tous ont été pour moi pleins d’égards.

Nous prenons la direction de l’ouest, en longeant le versant septentrional du massif du Baghzen ; c’est là, dans un oued, que je rencontre pour la première fois de petits sangliers gris à large groin et à queue en trompette[132].