A 2 heures et demie, nous arrivons au gros village d’Adjiro, bâti sur un contrefort du Baghzen. Le cheikh a envoyé un Targui chargé de me recevoir ; mais celui-ci reste bien embarrassé, car il ne sait pas un mot d’arabe. On dresse ma tente près de la hutte du cheikh.

18 fév. — Tout le village s’est rassemblé autour de ma tente. Pour le moindre petit service, on me demande un cadeau : je passe évidemment pour un homme très riche. J’ai appris dans la suite que les esclaves chargés de transporter mon bagage avaient, malignement ou non, fait des descriptions fantastiques de mes trésors.

On me raconte qu’il y a des lions sur le Baghzen ; on y trouve également un village avec des palmiers et de l’eau courante.

19 fév. — J’entends dire que la dernière caravane de Ghât a apporté deux lettres à l’uléma de Rezer ; l’une de Safi, qui me recommande à lui, et l’autre d’Ikhenoukhen, qui demande qu’on me renvoie à Ghât. Je ne sais que penser. Un jeune noir nommé Mousa, qui me sert d’interprète, bien qu’il ne comprenne que l’arabe du Koran, et moi la langue vulgaire, me raconte que l’uléma a rejeté avec vivacité la lettre d’Ikhenoukhen, et affirmé que je ne quitterais pas le pays avant d’avoir vu le cheikh Bilkhou. Est-ce dans un but de rapine ?

10 fév. — De grand matin le serki-n-touraoua et Mousa font irruption dans ma tente, et le premier me fait comprendre que je dois lui donner quelque chose. Je lui offre deux agates et une paire de ciseaux, mais il les refuse. Comme je lui demande alors ce qu’il désire, il se décide à parler : il sait bien que je n’ai pas de marchandises, mais je n’ai qu’à lui donner 100 thalers, et je pourrai aller sans encombre d’Agadès à Sokoto !

J’ai beau protester que je ne possède pas cette somme : vains efforts. Le bandit n’a pas honte de me dire que j’ai un sac plein de thalers, que les Arabes de la caravane l’ont vu, lorsque j’ai acheté un mouton ! « Cherche toi-même », lui répondis-je. Et le voilà qui me fait ouvrir tous mes coffres, prenant en main tout ce qui lui paraît devoir contenir de l’argent : c’est ainsi qu’il extrait d’un air désappointé mon sac à cartouches de la caisse où sont mes livres. Ne trouvant rien dans la première caisse, il va à l’autre, et découvre l’élégante petite boîte où est renfermé le revolver. Il me dit de l’ouvrir ; mais je n’ai pas la clef sous la main, et je ne me soucie pas d’ailleurs de lui montrer le contenu. Du coup il est persuadé qu’il tient le trésor, et il fait sauter la serrure !

J’eus beau lui dire que c’étaient des cadeaux destinés au sultan de Sokoto, il n’en continua pas moins ses recherches. Il me prit ainsi ma culotte rouge, mes agates et 22 thalers, et m’en réclama encore 40 autres ! Je me voilai le visage et ne dis plus un mot. Un Targui qui, paraît-il, était le fils du cheikh Bilkhou, assistait impassible à la scène. Un instant j’eus l’idée d’envoyer une balle à ce brigand, mais je songeai à ma femme et à mon enfant, et dans mon impuissance, j’éclatai en sanglots.

Le bandit crut que je pleurais mon argent, et à partir de ce moment, il ne me demanda plus rien. En partant, il voulut me donner la main, car tout ce qu’il avait pris fût alors devenu sa propriété légitime. Mais je m’y refusai, sans prononcer une parole. Il partit et revint encore pour me donner la main, sans plus de succès.

La chose avait causé un grand émoi ; tout le monde était stupéfait de me découvrir si pauvre. A partir de ce moment, je ne montrai plus mon visage à personne, et je ne dis plus une parole. Je ne pouvais protester autrement contre cette odieuse violation de l’hospitalité.

21 fév. — Je suis resté enfermé dans ma tente. Beaucoup de personnes sont venues, et ont essayé en vain de me faire parler.