22 fév. — Je reçois la visite des gens du cheikh Bilkhou ; l’un d’eux, son frère, paraît-il, dit que c’est une honte de m’avoir traité ainsi. Un autre me demande des remèdes, mais je reste muet, au grand mécontentement de Staoui.

Cet après-midi j’ai fait une promenade dans les montagnes au sud d’Adjiro ; les hautes vallées renferment un grand nombre de Stapelia dont les fruits sont en train de mûrir. Je n’ai jamais vu cette plante dans les ouadis du désert[133]. J’ai été également étonné de revoir des Zizyphus lotus[134].

En revenant au village, j’ai rencontré des tombeaux de dimensions inusitées. L’un d’eux, d’aspect peu ancien, était entouré d’un grand cercle de pierres dressées. Presque au même endroit, se trouvent des restes de cabanes bâties avec des cailloux roulés et du sable pour mortier ; elles sont si petites, que de loin je les avais prises pour des tombes.

23 fév. — J’ai été surpris par la visite du Ghadamésien Sermoï-ben-Darar, qui avait fait avec nous le voyage de l’Aïr. Il a entendu parler de l’exploit du serki-n-touraoua, et il est le seul parmi mes connaissances, qui ait songé à m’aller voir. Il est presque noir, car sa mère est esclave de Tombouctou, mais il vaut mieux que les Arabes. Il m’assure que tout me sera restitué au retour du hadj Bilkhou. Chacun s’étonne, dit-il, qu’on ait osé violer les lois de l’hospitalité dans sa demeure.

24 fév. — J’ai fait une promenade dans la direction du volcan Tekindouhir, car il est trop loin d’ici pour que j’ose m’aventurer jusque-là sans guide. J’ai rencontré en route des maisons de pierre encore habitées, et qui sont revêtues d’un enduit d’argile. Le cratère du volcan est sur le versant nord ; mais la coulée de laves, arrêtée par des hauteurs, s’est détournée principalement vers le sud. Tout est noir et nu[135].

25 fév. — On est venu hier chercher mes lettres de recommandation pour Hadj Bilkhou et on les a portées à Rezer, où il y aura sans doute grande délibération à mon sujet.

Cet après-midi j’ai essayé de faire l’ascension du volcan. Au bout d’une heure et demie de marche à travers une plaine semée de gommiers et d’adjars, j’étais arrivé au bord du champ de laves, qui se présente du côté de l’oued comme un mur de 20 à 25 pieds de hauteur. J’arrivai avec peine jusqu’au sommet, mais il me fut impossible de traverser cette surface coupée d’innombrables crevasses et hérissée de pointes aiguës. J’essayerai la prochaine fois d’aborder le volcan par le versant nord, qui, je l’espère me donnera accès dans le cratère. Vu de près, le cône terminal a l’air de se composer de cendres, bien que sa pente soit d’environ 45 degrés du côté sud. Un grand nombre de petits couloirs en rayent la surface.

Deux sangliers se sont trouvés sur mon chemin, et m’ont regardé tranquillement sans se déranger. Les défenses, très grandes, s’écartent fortement de la tête.

26 fév. — Cet après-midi sont arrivés cinq à six cavaliers à mehari escortant un vieillard monté sur un âne. J’ai deviné que c’était le cheikh tant attendu. J’ai couru à ma tente et chargé mes armes à tout hasard, car il se peut qu’il soit encore pire que l’autre, et je ne veux pas être tué comme un chien. Le cheikh s’est rendu dans la hutte qui sert de mosquée et y est resté une quinzaine de minutes, qui m’ont paru bien longues. Enfin, a paru le forgeron du village, qui m’a invité à me rendre dans la hutte du cheikh.

Je me trouvai en face de deux Touareg assis sur une natte, et entourés de quelques autres. Je leur donnai la main, et, sans attendre qu’on m’en priât, je m’assis en face d’eux. J’avais reconnu le cheikh de suite. C’était un vieillard au teint foncé, qui décelait une parenté de sang nègre ; il portait une vieille tobé bleue, et, sous son voile noir, on voyait passer une barbe d’un blanc de neige.