Il me salua en arabe, et c’est d’une voix tremblante d’émotion qu’il me demanda à plusieurs reprises comment j’allais. Comme je ne savais pas à qui s’adressait sa colère, je me contentai de répondre : « Louange à Dieu ! » Mais il continua à me questionner en arabe : « Que t’est-il arrivé pendant mon absence ? » Je fis une réponse aussi vague que possible ; alors il s’impatienta de tous ces faux-fuyants, et s’écria : « J’ai reçu tes deux lettres, et je les ai lues. » Et, comme je me taisais toujours, il s’exprima avec une telle violence, que je n’eus plus aucun doute, et lui répondis sur le même ton : « Que voulais-tu que je fisse, du moment que ton fils assistait tranquillement à cette scène de brigandage ; ne devais-je pas admettre que vous étiez d’accord ? »
Avec une violence croissante, le vieux cheikh repartit : « Ne sais-tu donc pas que je n’ai point de fils ? — Je viens de loin, lui dis-je, et je suis bien obligé de croire ce que m’affirment les gens de ton pays ! » Il me demanda alors ce que le serki m’avait pris. J’énumérai 22 thalers, une djouba de drap rouge, un pantalon de même couleur, et cinq agates. « Voilà, dis-je, ce que j’ai vu prendre ; je ne sais pas s’il n’a pas encore emporté autre chose. — Comment, s’écria le cheikh, tu ne lui as pas donné tout cela de ta main ? — Non, il a pris lui-même dans les caisses les objets à sa convenance. » Aussitôt le scribe de l’endroit fut appelé, et le cheikh lui dicta la lettre suivante :
« Dès que tu auras cette lettre sous les yeux, tu rendras tout ce que tu as pris à mon hôte, et sans retard. Les Aouélimiden et les Kel-Guérès n’ont pas encore pillé ma maison, et toi tu l’oses ! Sache que je tuerai quiconque viole mon domicile. »
Une deuxième lettre fut écrite à un cheikh, Bou-Bekr, qui fut prié de veiller à l’exécution de cet ordre[136]. Un des Touareg revenus tout à l’heure d’une razzia lointaine chez les Kel-Fadé[137], n’en dut pas moins remonter sur son chameau pour aller prendre livraison à Rezer de tout ce qui serait restitué. En même temps, le cheikh m’apprit que le serki avait distribué aux gens d’Adjiro une partie de mes dépouilles, et me rendit trois thalers et le pantalon rouge. Peu après, je vis réapparaître trois agates et trois thalers, que le serki avait donnés aux femmes. Le vieux cheikh déclara ne vouloir accepter aucun de ces objets volés.
Je retournai tout heureux dans ma tente, et lui envoyai le soir même le présent que je lui avais destiné ; un revolver à six coups avec dix-huit cartouches, un caftan brodé d’or et un séroual de drap rouge. Mais il me retourna les habits en me faisant dire que ces belles choses étaient bonnes pour les sultans du Soudan ; s’il revêtait ces splendides atours, tous les chefs le prieraient de les leur prêter, et il n’en aurait plus aucun plaisir ; par contre, il recevrait volontiers, soit un fusil, soit un peu d’argent ou des agates pour ses enfants. Il m’était impossible de lui donner mon fusil ; j’attendis donc au lendemain pour réfléchir à ce que j’avais à faire.
Ce soir, le cheikh m’a fait présent d’un jeune taureau.
27 fév. — Beaucoup de Touareg sont assis devant ma tente et admirent tout ce qui leur est étranger. L’un demande de l’argent, l’autre des remèdes ; tous semblent persuadés que je suis cousu d’or, mais ils ne sont pas insolents lorsque je les éconduis. Les habitants du village qui ont assisté, indifférents ou moqueurs, à la scène du pillage, ont maintenant pris parti pour moi et approuvent le cheikh. J’ai envoyé à celui-ci les vingt derniers thalers qui me restaient encore.
On me dit que la variole règne à Agadès et y fait beaucoup de victimes ; on me conseille de n’y pas aller.
Les Kel-Ouï sont en ce moment en guerre avec les Aouélimiden ; ceux-ci n’ont pas de fusil et craignent les balles ; par contre, ils sont pourvus de chevaux, tandis qu’ici cet animal est très rare.
Ce matin, le taureau a été dépecé par le forgeron, qui a reçu pour son salaire la tête, la peau et les entrailles. Le cheikh m’a dit de ne distribuer de viande à personne, mais de sécher la viande au soleil. Lorsqu’elle sera mangée, il m’en enverra d’autre.