28 fév. — Le cheikh est venu m’informer que, dans un à deux mois, il y aura à Agadès un sultan véritable, à la protection de qui il pourra me confier. Ceci répond à mes désirs, car je suis obligé d’attendre les envois de Ghât, et je tiens à passer un mois à Agadès, pour apprendre à connaître cette ville. Je veux aussi visiter[138] les sources chaudes qu’on me signale dans l’Ouest.
1er mars. — Le cheikh a fait apporter une hutte à côté de ma tente. Après qu’on eut enlevé les pieux qui la retenaient au sol, une masse d’hommes et de femmes l’ont soulevée tout d’une pièce et portée jusqu’ici. Ces huttes rondes s’appellent oa. Je suis allé pour la première fois visiter le vieux chef dans sa maison, et lui ai apporté une paire de lunettes avec monture en corne. Il en a été ravi, et m’a dit que, depuis son retour de la Mecque, il n’avait pu en obtenir de personne.
Je l’ai questionné sur l’origine des Kel-Ouï, il ne savait guère qu’une chose : c’est qu’ils sont venus du pays d’Alakkos, entre Zinder et Kouka[139]. Les Touareg occupent toute la lisière méridionale du Sahara ; au dire du cheikh, ceux du Douggama et du Damergou sont également des Kel-Ouï.
Il me dit que, sur le Baghzen, il y a des palmeraies et des champs de mil ; ce massif est également le seul où les lions aient leurs tanières. Ces lions descendent souvent de la montagne pour enlever des ânes et des chameaux. On essaye de s’en débarrasser avec des pièges.
Le cheikh appelle le pays des Aouélimiden « Bogaël » ; c’est, dit-il, une hamada rocheuse, sans ouadi fertiles et sans eau[140].
Les Aoulad-Sliman sont venus, il y a environ cinq ans, piller et saccager l’Aïr ; ils avaient avec eux des Aoulad-Ali et des Ourfellas. Le cheikh Bilkhou accourut du Soudan et les poursuivit jusqu’au Kanem ; il prétend leur avoir tué jusqu’à mille hommes, en quoi il exagère sans doute un peu.
2 mars. — On travaille activement à la hutte que je dois habiter. J’essaye de causer avec les femmes en langue targuie, et j’y réussis mieux qu’en me servant du haoussa. Une esclave du cheikh m’a frappé par la finesse et la régularité de ses traits. Dans mon ignorance, je lui demandai si elle était la fille du cheikh, ce qui ne la mit pas dans un médiocre embarras. Elle finit par me dire qu’elle ne connaissait pas ses parents, parce qu’elle était venue toute petite dans le pays, et qu’elle était une Foulani. Comme je lui demandais s’il y avait beaucoup de Foulani à Agadès, elle me répondit, oui, et dit en riant à son amie : « Il paraît qu’il veut s’en acheter une. »
J’ai pris possession de ma case, et je m’y trouve mieux que sous ma tente : elle est fraîche et aérée.
3 mars. — Le cheikh a fait abattre aujourd’hui une vache, et chacun en a reçu sa part. C’est en l’honneur de la fête du Miloud. Je ne puis malheureusement me procurer du lait. On me dit qu’il y en a fort peu ; mais, comme je vois beaucoup de fromages, je crois qu’on le réserve pour cet usage. C’est à peine si l’esclave du cheikh m’en apporte quelques cuillerées. Il est vrai que chèvres, brebis et vaches ont ici le pis extrêmement petit.
Je suis allé visiter, cet après-midi, Sousso, un des fils du cheikh, qui souffre de rhumatismes ; je lui ai ordonné des bains chauds, mais il ne croit pas à leur efficacité, et reste assis à demi nu en plein air ; naturellement, il ne va pas mieux.