4 mars. — Depuis quatre à cinq jours, le ciel n’est plus sans nuages. Il est tout couvert de fins cirrus, qui viennent de l’ouest et du nord-ouest. Je n’en vois pas venir du sud. La chaleur est modérée et me rappelle le climat italien.

J’ai donné ma dernière agate à la Foulani, qui n’avait cessé de m’en prier. Bien des personnes ont voulu m’en acheter[141], d’autres m’ont offert du turkedi en échange, malheureusement je n’en avais plus.

J’ai peur que le manque de nourriture convenable ne me permette pas de rester ici ; mes forces s’en vont encore plus vite qu’avant. Si j’étais à Agadès, je pourrais sans doute vendre mes chameaux et me procurer des vivres.

La tribu des Ihadanaren est en ce moment dans l’Aïr ; elle a émigré en masse par crainte des Hoggar, qui lui ont enlevé ses troupeaux ; elle se trouve en ce moment dans le nord-ouest d’Adjiro, à Telak[142], dans l’ouadi Aouderas.

5 mars. — Vent froid et violent pendant toute la nuit. Le cheikh m’a rendu visite et j’en ai profité pour prendre quelques renseignements. Les Kel-Guérès et les Kel-Ouï parlent d’après lui la même langue. Par contre, les Aouélimiden parlent comme les Hoggar.

Le chef du Gober, Damboskori, est un ami du cheikh Bilkhou ; ses ancêtres ont été les premiers sultans haoussa, et c’est encore le haoussa qu’on parle dans le Gober. Les forces militaires du pays se montent à deux mille cavaliers, et elles sont grossies de toutes sortes d’aventuriers belliqueux, dont la principale occupation est la razzia d’esclaves[143].

Les rapports de l’Aïr avec les Hoggar sont en ce moment très tendus, car lors du pillage de la caravane des Ihadanaren au puits de Tadent[144], les Hoggar ont pris des marchandises qui appartenaient aux Kel-Ouï et environ mille thalers d’argent monnayé. Toufik est allé en ambassadeur dans l’Ahaggar, et Hadj Bilkhou me déclare que, si ces objets ne sont pas rendus, aucun des Hoggar ne pourra plus mettre le pied sur son territoire[145] : et alors ils n’auront plus de pays où ils puissent acheter leur grain et les autres choses dont ils ont besoin.

Hadj Bilkhou lui-même paraît un assez brave homme, mais il n’est pas redouté, et chaque cheikh fait ce qu’il veut[146].

Les Aouélimiden n’ont pas de grand chef en ce moment ; le dernier a été tué par Hadj Bilkhou, lors d’une de leurs incursions dans l’Aïr, et son fils est encore trop jeune pour avoir de l’influence. Hadj Bilkhou me dit que, chez les Aouélimiden, le fils de la sœur n’hérite pas du pouvoir comme chez les autres Touareg[147].

Ce soir, au moment où je m’y attendais le moins, mes affaires ont pris de nouveau mauvaise tournure. Le cheikh a fait appeler mon serviteur et a réclamé cinq agates supplémentaires, en observant que je ne lui ai pas encore donné ce qui lui revient ! Et cela après avoir reçu en argent et en marchandises la valeur de près de 50 thalers ! Ce langage ne me présage rien de bon, et je m’attends à être dépouillé à fond. Le pire est que le cheikh a jeté son dévolu sur mon fusil, et l’a fait entendre à Staoui ! Que deviendrai-je au Soudan sans armes ?