6 mars. — Nuit froide et tempêtueuse ; au jour, le ciel s’est éclairci. Je n’ai pas revu le cheikh et j’essaye de lui opposer la force d’inertie.
7 mars. — J’ai remarqué ce matin trois Touareg étrangers près de la maison des hôtes. Ils sont venus ce soir avec l’interprète, et il se trouve que l’un d’eux est le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui remplace en ce moment le sultan à Agadès[148]. C’est un homme grand et maigre, qui m’a fait une très bonne impression. Il est curieux que ces trois Touareg, appartenant à la fraction des Kel-Ferouan, soient venus me voir sans être accompagnés du cheikh. J’en conclus qu’il y a des dissentiments entre eux. Le premier mot de Bou-Bekr a été : « Veux-tu m’accompagner à Agadès ? »
« Si tu me promets ta protection pour moi et mon bagage, je suis prêt », lui répondis-je. A quoi il répartit que je n’avais à craindre personne autre que Dieu. Je lui dis que j’étais actuellement sans ressources, et qu’il lui faudrait me mener à Sokoto pour y recevoir son salaire : il n’y fit aucune objection. Il avait eu au préalable un long entretien avec le cheikh, et était évidemment instruit de tout. Il me demanda si je n’avais pas de soieries à vendre, et je lui expliquai que j’étais médecin, et non marchand, que je n’avais que des médicaments : « Cela vaut encore mieux », observa-t-il.
Là-dessus, mes visiteurs s’éloignèrent, me laissant l’espérance d’échapper enfin à ma quasi-captivité. Je m’attendais bien à quelque résistance de la part du hadj Bilkhou, mais je pensais que le sultan intérimaire d’Agadès était plus influent que lui. Les étrangers restèrent longtemps dans la maison des hôtes ; ils avaient évidemment bien des choses à débattre. Lorsqu’enfin je vis qu’on leur amenait leurs montures, je me décidai à aller les trouver pour m’informer moi-même du résultat de toutes ces discussions ; mais on ne me laissa pas un instant seul en leur présence ; je ne cessai d’être surveillé, soit par l’interprète, soit par son père, de peur que je ne pusse dire quelque chose de la conduite du cheikh Bilkhou. Je demandai si Bou-Bekr reviendrait à Djiro pour m’emmener avec lui ; on me répondit : « Je ne sais pas. » Finalement j’appris que le vieux cheikh s’était opposé à mon départ et qu’il voulait me conduire lui-même à Agadès. Mais Dieu sait quand ! Evidemment, il veut d’abord tirer de moi tout ce que je peux donner.
J’ai laissé entendre que je restais ici à contre-cœur, mais j’ai allégué comme motif le manque de nourriture convenable : il n’y a ici ni lait, ni beurre, ni oignons, tandis qu’à Agadès on a tout cela en abondance ! La variole règne encore là-bas, mais au dire de Bou-Bekr elle est devenue très bénigne, et la mortalité est insignifiante. Il y a trois petites journées de marche d’ici à Agadès, et dix jours d’Agadès à Sokoto.
Je quittai les Touareg, passablement déçu, et peu édifié surtout des dispositions de mon geôlier. On avait dû lui rapporter immédiatement mes paroles, car je vis arriver peu après du fromage frais destiné à compléter mon ordinaire. Jusqu’à quand durera mon séjour involontaire ?
8 mars. — Aujourd’hui les obsessions recommencent, cette harpie de cheikh a dit à mon serviteur : « Si ton maître ne me donne pas 5 thalers Marie-Thérèse de plus, je ne fais rien pour lui ! » — Et cela, après avoir reçu 50 Marie-Thérèse ! Il me reste en tout et pour tout 3 thalers !
Le cheikh m’a maintenant coupé les vivres ; personne ne m’apporte plus rien ; il veut évidemment me forcer par la famine à lui faire des présents considérables. Je ne vis plus que de farine et de lentilles ! Mais avant de mourir de faim, je lui enverrai une balle, à lui d’abord, et à moi ensuite ! Comme il se peut que le moment approche, j’écris ces notes en clair[149], pour que les miens puissent lire les dernières lignes que j’aurai écrites. Mon serviteur Staoui a l’ordre, s’il échappe à la mort, de conserver précieusement ce journal, et de le remettre entre les mains du consul d’Italie à Tripoli.
9 mars. — Staoui a voulu se rendre au village qui se trouve en haut du Baghzen, pour tâcher de se procurer des vivres ; mais le cheikh a fait disparaître le chameau qui est ma propriété, et n’a pas consenti davantage à lui prêter un âne comme monture ; ce qui équivaut à rendre impossible la course projetée par mon vieux serviteur ! Il est allé cet après-midi trouver le cheikh pour tâcher d’obtenir du beurre en échange de marchandises ; le cheikh l’a renvoyé à demain, et pourtant je sais qu’il a des vivres en abondance, car plus de trente ânes chargés de provisions sont arrivés aujourd’hui, venant d’une autre partie de l’Aïr. La caravane de vivres du Soudan est attendue dans quelques jours, et alors on nagera dans l’abondance[150].
10 mars. — Le cheikh m’a surpris ce matin par le don d’une boîte pleine de beurre ; il nous fait dire que nous devons acheter nous-mêmes le blé et le riz. Mais avec quoi le payer, maintenant que j’ai tout donné ?