Lorsque mon domestique est allé au puits, les femmes esclaves lui ont dit que j’étais un infidèle, que je mangeais de la viande de porc et buvais des boissons fermentées. Elles répètent évidemment les propos qu’on tient chez le cheikh sur mon compte. Ils ne me présagent rien de bon.
Le vent d’ouest souffle souvent avec violence le matin ; il amène de telles masses de poussière, qu’on n’aperçoit plus les montagnes d’alentour. L’après-midi, le temps s’éclaircit.
11 mars. — Je me suis décidé à demander au cheikh combien de temps il compte me garder encore. Je l’ai trouvé en train de lire le Koran, et j’ai dû attendre une demi-heure qu’il lui plût de fermer son livre. Je lui racontai que j’avais été bien reçu à Ghât, que Safi s’était montré très satisfait de mes modestes présents, qu’il n’avait jamais exigé davantage ; qu’un homme qui m’avait appelé kafir avait été jeté en prison ; mais le cheikh, à ce qui me sembla, n’en crut pas un mot. Lorsque je lui parlai de mon départ, il me demanda pourquoi j’étais si pressé ; à son avis, c’était indifférent de rester ici quelques mois de plus ou de moins ! Je répondis que ce n’était pas indifférent du tout, parce que je n’avais rien à manger et que je n’avais plus d’argent. Personne ici ne me prêterait quelque chose, tandis que, au Soudan, je trouverais des amis qui me tireraient de peine. Il finit alors par dire qu’il aurait soin de moi, mais que je ne pouvais pas partir maintenant, qu’il me fallait attendre un ou deux mois le départ d’une caravane : voyager autrement serait trop dangereux. Or, comme je sais qu’il n’y a pas d’autre caravane que celle qui viendra de Ghât, c’est trois ou quatre mois que j’ai la perspective de passer dans l’Aïr !
12 mars. — Les vents du sud et de l’ouest obscurcissent l’atmosphère au point que je ne vois plus la montagne, à peine éloignée de deux lieues. Ces masses de poussière viennent évidemment du désert.
J’ai fait une nouvelle excursion au mont Tekindouhir ; son aspect est tout autre du côté du nord-ouest. Le cratère est ici largement ouvert, et ses débris couvrent le champ de laves ; une ascension serait peut-être possible, car les coulées se détournent ici vers le sud et forment une protubérance en pente douce, par laquelle on pourrait peut-être pénétrer dans l’intérieur.
Comme j’étais allé à pied, et qu’avec mes souliers déchirés je n’avançais qu’avec lenteur sur ces roches tranchantes, la nuit était venue avant que je fusse de retour. A Adjiro, on avait été inquiet de mon absence : le vieux cheikh me fit dire qu’à l’avenir, si j’allais à la chasse aux gazelles, je devrais partir le matin et non vers le soir.
13 mars. — Demain, quelques personnes d’ici doivent partir pour Agadès ; je vais essayer de leur adjoindre Staoui pour qu’il me procure des vivres.
Un Touareg bien mis, du nom de Bina, est venu me demander quels cadeaux j’avais faits au cheikh, et combien je lui donnerais, à lui, s’il me menait à Agadès et à Kano. Je lui ai promis un burnous et quelques petits objets ; mais il voulait recevoir la moitié d’avance, et, sur mon refus, il est allé trouver le cheikh et lui a rapporté toute notre conversation : bien mieux, à l’en croire, j’avais dit que je n’avais jamais vu un cheikh inhospitalier comme celui-là. Ceci n’a pas fait bonne impression, comme on pense, et le soir je les ai entendus distinctement rire aux dépens du kafir.
14 mars. — Staoui, à qui le cheikh, à ma grande stupéfaction, a prêté un âne, est parti aujourd’hui avec quelques indigènes pour Agadès. Je lui ai donné tout ce que je possédais encore en fait d’étoffes, de petites glaces, d’aiguilles, etc., pour qu’il m’achète des vivres.
Au départ, le cheikh lui a dit assez haut pour que j’aie pu l’entendre : « Si ce n’était toi, je n’aurais pas donné l’hospitalité à ton maître, et je l’aurais renvoyé depuis longtemps. » Ce sont évidemment les suites de la conversation d’hier.