L’air est resté chargé de poussière et la montagne invisible pendant tout le matin, la chaleur est étouffante. Le thermomètre marque 28 degrés centigrades au fond de ma case.
Vers le soir, j’ai fait une visite au cheikh. Il m’a reçu sans impolitesse, et m’a dit que, si je le désirais expressément, il me mènerait à Agadès, mais qu’il ferait d’abord pressentir le Sultan pour savoir s’il voulait me prendre sous sa protection, qu’il valait mieux le savoir d’avance plutôt que de se faire refuser l’accès de la ville.
Il a dit que Safi est le seul homme qui ait de la sympathie pour les Turcs, que tous les Touareg leur sont hostiles. Si les Turcs exigent d’eux une redevance quelconque, les Touareg répondront en coupant toutes les routes de caravanes. Le cheikh lui-même semble peu enchanté d’avoir les Turcs pour voisins.
Le nouveau sultan d’Agadès est un Touareg de la tribu des Kel-Guérès[151] ; le cheikh croit ces derniers plus nombreux que les Aouélimiden ; il ne connaît évidemment que les tribus de cette confédération qui sont les plus voisines de son pays ; il confond les autres avec les Arabes.
La variole qui règne à Agadès est toujours importée du Soudan ; elle se montre également de temps à autre dans l’Aïr, mais la mortalité n’est pas grande. Quant aux fièvres, on les contracte au Soudan pendant la saison des pluies ; il y en a même dans l’Aïr à cette époque, mais elles sont beaucoup plus bénignes. L’oued qui passe près du village est alors plein d’eau, qui s’écoule vers le sud.
15 mars. — Le cheikh me rend ma visite. Le vent souffle presque toujours avec violence au moment le plus chaud de la journée, et après le coucher du soleil.
16 mars. — J’ai été surpris aujourd’hui par la visite du kadi d’Agadès ; il est évident que tout ce monde a entendu parler de mes richesses, sans quoi je n’exciterais pas cet intérêt. Le vieux kadi m’a fait bonne impression ; il connaît plusieurs de mes amis de Ghât et parle assez bien l’arabe. Il m’a appris que le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui a été ici, ne gouverne pas à Agadès ; ce n’est que le chef d’une tribu campée hors de la ville. C’est ainsi qu’on ne cesse de me faire des mensonges, pour me donner une haute idée des gens qui vont me voir. Le kadi me révèle qu’en ce moment le personnage le plus haut placé est le « sultan du marché », lequel est en mauvais termes avec Hadj Bilkhou. Dans quatre mois les Kel-Guérès viendront introniser le nouveau sultan[152], qui sera sans doute le fils du sultan défunt, et, à ce que dit le kadi, un brave homme. Ainsi, Hadj Bilkhou veut me garder encore quatre mois ! Quelle perspective !
17 mars. — Le cheikh me fait appeler ce matin pour montrer à un Targui étranger le maniement de mon revolver ; le vieux grigou m’invite en même temps à acheter du grain en le payant avec des agates ou des douros. Je lui ai dit qu’il savait bien que je n’en avais plus, sans quoi je les lui aurais donnés depuis longtemps pour satisfaire à ses exigences. Il m’a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il y avait dans mon bagage ! J’ai fini par le prier de venir chez moi et de visiter toutes mes caisses, puisqu’il persiste à me croire cousu d’or.
Alors il s’est mis à parler en targui, avec un air de mépris, des voyageurs qui n’ont pas d’argent.
« Et comment paieras-tu tes chameaux pour aller au Soudan ? » m’a-t-il demandé encore. Je lui ai expliqué qu’à Kano les Ghadamésiens me prêteraient de l’argent. Il est visible qu’il ne croit plus aussi fermement à ma richesse.