Erwin de Bary est issu d’une famille très ancienne, dont on retrouve le nom parmi la chevalerie qui suivit Philippe-Auguste à la troisième croisade, et dont la patrie d’origine est la vieille cité franque de Tournay. Vers 1675, après que Tournay eut cessé de faire partie du royaume de France, cette famille, qui avait embrassé la Réforme, dut émigrer pour fuir les persécutions de l’Inquisition espagnole, et s’établit successivement à Francfort, à Amsterdam et enfin en Bavière[2], où Erwin de Bary naquit en 1846. Il étudia d’abord les sciences naturelles aux Universités de Leipzig et de Zurich, puis à Munich où il acquit en 1869 le diplôme de docteur en médecine. En même temps, déjà docile à sa vocation africaine, il se pénétrait de Barth et de Duveyrier, et apprenait l’arabe et le dialecte des Touareg du Nord. En 1873, toujours hanté par son rêve, il alla s’établir médecin à Malte, pour être plus à portée de l’Afrique et se familiariser davantage avec les usages de la Tripolitaine et du Fezzan. Il fit à cet effet, en 1875, une excursion préparatoire dans les monts du Ghourian[3]. Un an plus tard, il partait définitivement de Tripoli pour Ghât, avec la caravane d’un marchand tripolitain.
Lui-même se faisait passer pour un médecin turc et arriva sans encombre, le 10 octobre 1876, dans la célèbre cité saharienne.
On verra par son journal de route à quelles difficultés il se heurta par la suite. Obligé de renoncer à son projet d’exploration du Hoggar, arrêté successivement, dans sa marche audacieuse, sur le plateau de Tasili et dans l’Aïr, il rentrait à Ghât, le 3 octobre 1877, ayant essuyé de grandes fatigues, mais plein d’espoir. « Dans quinze à vingt jours, écrivait-il le même soir, je compte retourner dans l’Aïr. Ma santé est excellente. » Moins de vingt-quatre heures après il était mort. Il avait achevé gaîment sa soirée chez le Kaïmakam, à causer avec ses connaissances. A six heures du matin, son serviteur voulut le réveiller, mais il ne put y parvenir, bien qu’il le secouât de toutes ses forces. « Sa respiration, dit un rapport officiel, était celle d’un homme profondément endormi. » Lorsqu’on revint le voir vers dix heures, il était déjà raide et froid.
Cette fin étrange était-elle la suite de ses privations et de ses fatigues ? ou n’a-t-il pas plutôt succombé à l’absorption d’un narcotique, d’un de ces poisons que les notables de Ghât, à ce qu’il rapporte lui-même, avaient coutume de faire venir de Tunis ? Dans son inexpérience, l’infortuné voyageur avait excité plus d’un soupçon, commis plus d’une maladresse. Faut-il croire à un acte de fanatisme, ou encore à un ressentiment personnel, longuement dissimulé, et qui se serait traduit par un crime le jour où, contre toute attente, de Bary revint sain et sauf de l’Aïr ? C’est une de ces sinistres énigmes dont le Sahara garde le secret.
GHÂT
ET
LES TOUAREG DE L’AÏR