LA VILLE DE GHÂT

Ghât, vue du dehors, a un air de forteresse. C’est à peine si quelques petites portes interrompent l’uniformité de la longue muraille de terre brune, qui fait à la cité une ceinture dentelée de créneaux. Le drapeau turc flottait sur le point culminant de la ville. Des hommes de haute stature, drapés dans de longs vêtements blancs, entraient et sortaient par ces petites portes, sous lesquelles ils étaient obligés de se courber profondément ; çà et là on apercevait l’uniforme d’un soldat turc. Ce calme et ce silence avaient quelque chose d’étrange pour moi qui étais habitué à trouver aux abords des villes l’encombrement et la rumeur de la foule et des chariots. Ici il n’y a point de voitures et même point de rues ; rien que d’étroites ruelles où le sable abonde et étouffe jusqu’au bruit des pas. Toutes les portes sont gardées par des soldats, qui se font livrer les armes de ceux qui entrent et les leur restituent à la sortie. Dans la ville, beaucoup d’habitants me saluèrent, en exprimant leur satisfaction de voir arriver un médecin ; ils croyaient que j’allais rester désormais ici. Une ruelle escarpée nous mena aux ruines d’un ancien château qui occupait jadis le sommet de la colline, aujourd’hui complètement envahie par les maisons ; tout à côté est celle de Hadj Mustapha, où j’ai élu provisoirement domicile.

L’architecture des maisons est remarquablement primitive. Presque toujours on pénètre par le vestibule (skifa) dans une cour carrée donnant accès à trois chambres ou magasins qui occupent chacun un côté du bâtiment. Il n’y a point de second étage, ni de fenêtres : la lumière pénètre par la porte et par de petits trous pratiqués ad libitum dans la muraille en terre. Nulle part on ne trouve de clous plantés dans les murs, car l’argile s’effrite trop facilement ; on se sert de longs piquets de bois, qui sont d’un bien meilleur usage. Les portes sont également sans ferrures : elles sont faites de planches de palmier réunies par des lanières de cuir. Voilà comment sont toutes les maisons de Ghât ; celle du kaïmakam même ne se distingue pas des autres.

Ici, il n’est pas d’usage de laisser se reposer les arrivants ; la maison se remplit aussitôt de visiteurs qui, toute la journée, ne font qu’entrer et sortir. Chacun cherche à se renseigner autant que possible sur la situation de l’étranger, pour supputer la valeur des présents qu’il se laissera extorquer ; chacun se recommande à lui et vante sa propre influence et son autorité, beaucoup demandent déjà un cadeau provisoire en attendant.

Parmi tous ces hommes voilés, je retrouve avec plaisir deux vieilles connaissances : le hadj Mohammed Dedekora, que j’ai connu à Tripoli lors de son voyage à la Mecque, et un jeune marchand de Tounine[4], que j’avais soigné à Tripoli et qui m’en a gardé un souvenir reconnaissant. Ce sont eux qui m’ont aidé à reconnaître dans la foule des Touareg qui m’entourent les personnages qui sont d’importance pour moi.

Le kaïmakam de Ghât, Es-Safi, m’a fait le meilleur accueil. Il m’a reçu avec ces mots : « Cette ville appartient au Sultan, tu es ici tout autant en sûreté que dans toute autre ville des Osmanli ; les Touareg n’ont aucun droit à l’intérieur des murs ; si l’un d’eux venait à t’obséder de ses réclamations, tu n’aurais qu’à m’en instruire, et je te ferais avoir la paix. » Es-Safi est un homme aussi intelligent qu’énergique et qui sait admirablement comment traiter les Touareg. C’est le fils de ce Hadj-el-Amin qui, nous le savons par Duveyrier[5], avait fait tous ses efforts pour décider les Turcs à l’annexion de Ghât. Ce qui n’avait pas réussi au père a profité maintenant au fils.

Une garnison d’environ deux cents hommes occupe la ville et donne au kaïmakam une autorité et un prestige qui s’étendent au loin[6]. Sur l’esplanade, entre la mosquée et la caserne, stationne un canon en acier, se chargeant par la culasse, avec l’inscription : Carlsruhe, 1872. Ce canon tonne aux solennités religieuses et autres fêtes, et le bruit qu’il fait remplit les Touareg d’admiration. Ils se figurent qu’en cas de guerre l’effet de cette unique pièce serait énorme, de sorte que l’effet moral est considérable pendant la paix.

Les habitants de Ghât et les marchands étrangers sont naturellement enchantés de l’occupation de la ville. Auparavant, ils étaient entièrement à la merci des caprices des Touareg et n’étaient sûrs ni de leur fortune ni de leur vie. Il fallait contenter les cheikhs des différentes tribus, avant de se risquer sur leur territoire, et ces rançons atteignaient un chiffre considérable, car il suffisait d’un mécontent pour rendre problématique la sécurité si chèrement acquise. Dans la ville même, les Touareg se conduisaient comme en pays conquis. Si à leur appel une porte ne s’ouvrait pas assez vite, ils la brisaient, et les habitants pouvaient s’estimer heureux s’ils échappaient aux coups. Le Targui prenait sans façon les objets qu’il trouvait à son gré, et malheur à qui voulait protester ! C’est ainsi que les choses se passaient autrefois[7]. Comme tout a changé depuis !

Avant d’entrer dans la ville, le Targui est forcé de déposer ses armes, et on ne les lui rend qu’à la sortie[8]. C’est en vain qu’il veut se faire nourrir aux dépens d’autrui ; rarement une porte s’ouvre devant lui, et s’il se laisse aller à son penchant à la violence, le kadi le condamne sans merci à la peine de la prison, qui est pour lui un châtiment intolérable. Affamé et mal vêtu, il erre dans les rues, maudissant intérieurement les Turcs, qui ont introduit ici des lois étrangères. La situation des chefs est naturellement meilleure, car s’ils n’ont pas d’autorité dans l’intérieur de la ville, ils n’en restent pas moins les seuls maîtres du désert, et ils continuent à imposer les caravanes qui paient pour passer sans encombre.

Pour éviter les querelles, les cheikhs se sont partagé, une fois pour toutes, les droits de protection qui se transmettent comme un héritage. C’est ainsi que chaque marchand de Ghadamès compte parmi les Azdjer un ou plusieurs patrons à qui il paie chaque fois 7 thalers[9], sans compter 2 rial par charge de chameau. Voilà ce que le marchand est tenu de donner suivant la coutume ; mais ce n’est pas tout. S’il veut vivre en bons termes avec les chefs touareg, il lui faut faire des cadeaux dont la valeur, s’il est riche, dépassera de beaucoup les taxes régulières. On conçoit que les Touareg attachent le plus grand prix à cette source de revenus, et que chacun défende sa part avec une inquiétude jalouse. C’est la question de savoir par qui serait protégé un riche marchand de Ghadamès qui a été cause de la longue guerre allumée, aujourd’hui encore, entre les Hoggar et les Azdjer.