Chose curieuse, un Ghadamésien qui va au Soudan, par Ghât n’a point de taxe à payer[10] ; mais il donne 40 rial au retour. Les Tébous de Djiouaï et d’Aguelal paient à Ikhenoukhen seul une somme de 2 rial par tête d’esclave ou par charge de chameau. Les Kel-Ouï sont exempts de toute taxe[11].

L’administration turque n’a pas touché à cet état de choses, et ne percevra ni impôt, ni douane pendant les deux premières années de l’occupation ; mais, plus tard, la situation changera sans doute au détriment des Touareg, qui perdront peu à peu leur indépendance[12]. Et pourtant — on s’en aperçoit à bien des symptômes — les seigneurs du désert trouvent déjà intolérable la domination très atténuée qu’on leur impose aujourd’hui. Il est vrai que Ikhenoukhen a reçu le burnous d’investiture, et qu’il attend tous les jours l’arrivée du firman de Stamboul ; mais les autres chefs des Azdjer ne se tiennent pas pour liés par la démarche de leur émir, et ne manquent pas de protester — souvent de la façon la plus irrespectueuse — chaque fois qu’on leur parle de la souveraineté du Sultan.

Si les Turcs essayent de gouverner davantage et surtout s’ils exigent des tribus touareg le payement d’une taxe quelconque, on peut être assuré qu’il y aura des conflits. Les Touareg n’appellent-ils pas leurs voisins du Fezzan de façon méprisante : « Les gens qui payent l’impôt. »

L’annexion de Ghât est due en première ligne au cheikh Hadj-el-Amin et à sa famille, qui tenait à s’assurer le gouvernement de la ville, et en second lieu aux efforts de tous les négociants étrangers, qui avaient à se plaindre des exactions des Touareg. Ikhenoukhen ne s’est joint à leurs instances qu’au moment du plus grand péril, alors que les Hoggar lui avaient infligé les pertes les plus sensibles et qu’il n’avait que le choix de se soumettre à eux, ou d’appeler les Turcs à son secours. Il opta pour le dernier parti. Mais les tribus n’ont aucune sympathie pour les Turcs et regardent Ahitaghel, l’émir hoggar, comme le futur chef des Touareg[13], tandis qu’Ikhenoukhen a perdu tout son prestige.

Mon arrivée à Ghât a donné lieu chez les Touareg à un débat très vif : il s’agissait de savoir qui avait droit à mes présents. Après de longues discussions, il a été convenu que l’héritier de Hatita, le protecteur de l’expédition anglaise de Richardson, était seul qualifié pour les recevoir. D’après la coutume targuie, c’est le fils aîné de la sœur aînée qui hérite, et c’est ainsi qu’Othman, un chef des Imanghasaten, est devenu mon protecteur.

La persistance des hostilités entre les deux grandes fractions des Touareg du Nord ne me permettait pas de songer à l’objet principal de mon voyage, c’est-à-dire à l’exploration du massif de l’Ahaggar. Je voulus au moins tenter de pénétrer jusqu’au fameux lac Mihero, pour y vérifier la présence des crocodiles. Lorsque je fis part de ce projet à mes nouveaux amis, ils furent d’avis que je ne pourrais me risquer aussi loin en pays ennemi qu’à la faveur d’un rhezou opérant dans le même sens. Othman se déclara prêt à me guider. Comme on avait déjà convoqué les guerriers pour une nouvelle incursion en pays hoggar, je dus faire mes préparatifs sans retard. Le lieu de rassemblement des Touareg Azdjer était Dider ; et les tribus s’y rendaient de toutes parts, de sorte que je pouvais traverser le pays sans grand danger. Mon départ eut lieu si vite, que je dus laisser à Ghât mes lettres et mon rapport inachevés.

Nous laissons là un instant le rapport du voyageur qui continue au chapitre suivant par le récit de son voyage au Tasili, et nous extrayons du journal de route in extenso les notes suivantes, relatives à ces premiers jours de résidence à Ghât.

10 octobre. — Nombreuses visites de Touareg. Mohammed Dedekora me dit que la famille des Imanan[14] ne compte plus que deux hommes et sept femmes ; les autres ont été tués dans la dernière que relie qu’ils ont eue avec les Oraghen. Les Imanan habitaient ici avant la venue des autres Touareg, mais durent peu à peu subir la loi du plus fort.

Les Touareg n’ont qu’une femme et pas de concubines esclaves. Les plus belles sont les femmes des Imanan.

11 octobre. — Dedekora me donne des détails sur l’assassinat de Dournaux-Dupéré. Il fut tué sur la route de Ghât entre El-Mouilah et Timassinine[15]. Les quatre Ifoghas qui accompagnaient les Français en qualité de guides avaient prémédité l’assassinat. Quatre autres Ifoghas[16] attendaient sur la hamâda sous une tente ; lorsque les voyageurs s’approchèrent, le négociant Joubert voulut prendre son fusil, mais ses compagnons ifoghas le rassurèrent en lui disant que c’étaient des gens d’Ikhenoukhen. M. Joubert fut immédiatement massacré. Dournaux-Dupéré voulut fuir, mais il fut immédiatement rejoint et tué, car il n’avait pas d’armes. Parmi les meurtriers qui avaient attendu sous la tente, on dit qu’il y avait un Khamta. Les Français savaient que les Ifoghas étaient en mauvais termes avec Ikhenoukhen. L’on me dit même que, s’ils étaient venus avec Khetama, on les aurait sans doute tués de même[17].