Nous continuons à suivre l’oued qui serpente dans la direction du nord, et nous arrivons enfin dans l’après-midi à un groupe de huttes de paille ; c’est le village du cheikh Kindirka. La vallée est fortement boisée ; je remarque un certain nombre d’arbres à moi inconnus ; un entre autres, que j’ai confondu d’abord avec le sedra, mais qui s’en distingue par des épines droites, et des feuilles dentées et très petites. En général la végétation de ces oueds est bien plus riche que celle d’Adjiro.
Nous avons campé à l’ombre des buissons d’abesgui qui portent en ce moment des fruits noirs d’une saveur fortement poivrée.
10 juil. — Départ au lever du soleil. Nous suivons un ouadi latéral, presque aussi large que le précédent. Il est évident qu’un large torrent coule ici pendant la saison des pluies. Les arbres qui le bordent atteignent souvent la hauteur de nos chênes.
Nous avons à droite la muraille d’une coulée de basalte, qui provient des monts Djimilen et Djemia. Les eaux des pentes supérieures se sont frayé un chemin en dessus et en dessous des laves. Nous grimpons par une gorge très étroite entre deux murs de lave. Notre guide me dit que ce défilé mène chez les Kel-Djemia ; jamais une razzia n’a passé par ici : quelques hommes suffiraient à le défendre. Il est si étroit que les caisses de notre chameau frôlent les parois.
Arrivés en haut, dans l’oued de nouveau élargi, nous apercevons des couronnes de dattiers et, vers midi un village au fond d’un cirque de montagnes : un vieux cheikh, du nom de Haja, nous reçoit avec cordialité.
Je n’aperçois pas encore la fin de la coulée de laves. Dans le défilé se voyaient de nombreuses traces de singes, venus ici pour boire.
11 juil. — Beaucoup de moustiques et autres insectes, cette nuit. Vu, ce matin, un grand grillon de couleur claire. A quelques pas du village se trouve un jardin de palmiers bien irrigué ; on y cultive du maïs, du tabac, du gueçob, du poivre, et le ricin qui sert de médecine pour les chameaux. L’oued Engui, dans le lit duquel se trouve cette oasis, se jette à l’ouest dans l’oued Terhezer, qui s’appelle plus loin oued Tekindjir.
12 juil. — Nous apprenons que le marabout Toufik vient d’arriver à Rhezer et a déconseillé à la caravane d’aller en ce moment à Ghât, parce que des rezous d’Aïthoguen (Taïtoq) de Tibbous et d’Aoulad-Sliman sont en route. Les Aïthoguen ont rencontré les Aoulad-Sliman et en ont tué trente. On va donc attendre la caravane du hadj Bilkhou, pour faire route ensemble.
Hier, un Touareg m’a demandé si j’étais un juif[195] : je l’appelai juif lui-même, et comme il protestait violemment, je lui demandai pourquoi il m’appelait ainsi. Je ne lui parlai plus et n’acceptai rien de ce qu’il m’offrit. Le soir, il revint en compagnie d’un homme de Ghât, qui m’expliqua en son nom qu’il n’avait pas voulu m’offenser et qu’il voulait de nouveau faire amitié avec moi. En signe de quoi il ramassa un peu de sable et le laissa retomber. Il avait l’air vraiment repentant, et le Ghâti me dit que c’était un bon musulman, qu’il était désolé de m’avoir pris pour un juif, et que, s’il ne craignait pas Dieu, il ne serait certes pas venu me présenter ses excuses. Cette attitude d’un musulman rigide vis-à-vis d’un Européen me surprit fort, et me fit tant de plaisir que je lui fis présent d’un chapelet d’assez grande valeur. Quelques marchands ont confié leurs bagages à la garde des gens du village. Les Kel-Djemia, en général, ont une excellente réputation.
13 juil. — Comme il faut renoncer à un départ immédiat, nous prenons possession d’une case, les gens de Djémia viennent nous rendre visite et nous apportent le repas. J’irai demain à Tintarhodé avec la lettre du hadj Bilkhou pour demander des vivres au marabout Hadj Iata. J’ai donné au fils de notre hôte une caisse en fer-blanc pour y enfermer ses livres[196], et il répond à cette politesse en m’envoyant une paire de sandales du Soudan ; c’est la première fois qu’un Touareg me fait cadeau de quelque chose.