Hadj Iata, auprès de qui je m’enquiers sur le cours de l’ouadi Falezlez, m’affirme qu’il « meurt par le vent », sur le chemin d’Asiou, c’est-à-dire qu’il se perd dans le désert[211]. Les oueds qui se trouvent entre Tintarhodé et Adjiro se dirigent tous vers l’ouest.
9 août. — Il y a quatre jours, une caravane est partie pour Ghât ; Hadj Iata me l’a caché, de peur que je ne voulusse aller avec elle. Elle est beaucoup trop petite pour offrir la moindre sécurité. Hadj Iata me dit qu’il y a beaucoup d’or accumulé à Ghadamès, chaque négociant ayant la coutume d’en mettre de côté pour les mauvais jours.
11 août. — Ce matin tout est dans la brume. Les Kel-Ouï appellent ce brouillard tara ou dara. Toufik m’envoie du thé et du sucre.
Je reçois la visite d’un patient qui vient de l’Aguelal. Ce pays, à l’ouest d’ici, n’est habité que par des marabouts. De là, il n’y a qu’un jour de marche jusqu’à l’oued Telak ; il y en a dix jusqu’au pays des Aouélimiden Mossi-bodal. Les Kel-Tédéli, au nord de l’Aguelal, sont serfs des Kel-Ferouan, qui résident, les uns dans l’oued Iferouan, les autres à Agadès.
13 août. — Nous faisons une excursion à Zéloufiet. En chemin, nombreuses traces de hérissons, de porcs-épics et d’un animal appelé guerbra edaouï. Nous suivons l’oued de Tintarhodé, dans la direction du nord. Dans le lointain, une haute montagne dentelée, du nom d’Ekhzan ; elle est inhabitée.
Zéloufiet est un riant village de maisons de pierres et de cases, entourées de haies de tountafia et perchées sur des collines ou sur d’anciennes terrasses fluviatiles[212] que l’ouadi a sectionnées ; dans le lit de la rivière sont les jardins de palmiers qui font le charme de cet endroit.
Je trouve établis ici quelques hommes de la tribu des Ifoghas, qui me parlent de leur patrie Tademekket[213]. Ils ont une longue tresse de chaque côté de la tête ; une troisième tresse est dissimulée par le keffi noué autour du crâne. Les Ifoghas de Tademekket, l’ancienne Es-Souk, paient actuellement le garama[214] à Ahitarhel, pour ne pas être pillés par les Hoggar. Ils parlent la même langue que les Ihaggaren (nobles) et leur ressemblent par le teint et la manière de se vêtir.
15 août. — Retour à Tintarhodé. Hadj Iata me confirme que l’Aïr a été habité autrefois par des nègres haoussa.
Vu en rentrant un très grand tumulus : le sommet très plat, couvert d’une couche de petites pierres ; à la base, un cercle de rochers bas ; le diamètre est d’une dizaine de mètres. Aujourd’hui encore, les femmes de l’Aïr ont la coutume d’aller dormir sur ces ed-debbeni pour avoir des nouvelles de leurs maris absents ; elles se mettent, à cette occasion, dans leurs plus beaux atours. Pendant leur sommeil, arrive « l’ami du tombeau » (djine-eddebbeni), qui leur donne des informations sûres sur le sort de l’époux parti en razzia.
16 août. — Nous sommes allés assister à une noce dans un village voisin. Le fiancé est le fils du cheikh de Zéloufiet. On voit venir une foule d’invités en grand gala sur des méharis magnifiquement harnachés. La principale attraction est la musique, exécutée par des esclaves et les forgerons, tandis que les guerriers, en habits de fête et montés à méhari, en font lentement le tour. Lorsque les méharis se reposent, les esclaves se mettent à danser. La chère est des plus abondantes. Un taureau est poussé par les cavaliers jusque sur la place, où il reçoit le premier javelot ; aussitôt, les esclaves se précipitent et lui tranchent le jarret à coups de sabre ; la bête, ainsi abattue, est ensuite livrée aux bouchers. Beaucoup de nobles viennent me saluer et, me voyant en société du hadj Iata, me traitent avec beaucoup de déférence[215]. Parmi eux, j’ai le plaisir de reconnaître Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren réfugiés dans l’oued Telak. C’est un des Touareg les plus instruits que j’aie vus. Même des Kel-Fadé viennent à la noce. J’ai pu remarquer qu’on ne les voit pas avec plaisir ; ils ne cessent d’espionner dans le pays et puis vont dire aux Aouélimiden où il y a une razzia à faire.